Début juillet. La chaleur commence à s’abattre sur Paris et nous avons rendez-vous dans un grand hôtel du 17eme avec Bruce Soord venu promouvoir son nouveau bébé ‘Dissolution‘.

The Pineapple Thief - Dissolution (2018)

Lire la chronique de “Dissolution”

Hello Bruce !

BRUCE SOORD : Hello Stéphane, comment vas-tu ?

 

Super ! tout d’abord, je dois te féliciter pour ce nouvel album : je l’ai trouvé génial.

BS : Tu as aimé ? c’est cool.

 

Oui, vraiment. Je le trouve très bon.

BS : Oh merci beaucoup… C’est toujours une période compliquée la sortie d’un disque. On est nerveux dans ces périodes…

 

…en attendant les premiers retours… Pour ma part j’ai trouvé que c’était un disque très homogène, avec un vrai esprit de groupe…

BS : Ah super on a eu ce genre de retour de quelques personnes, c’est vrai…

Et du niveau du précédent, voire un cran au-dessus grâce à cette homogénéité.

BS : Génial, c’est toujours ce qu’on a envie d’entendre au moment d’une sortie… Je pense qu’on a abordé ce disque plus en tant que groupe…et moins comme un groupe jouant les compos de Bruce Soord tu vois ? y compris sur la genèse des titres.

Un vrai travail de groupe… ce qui est d’ailleurs étrange car j’ai lu dans le dossier de presse que vous n’aviez pas enregistré ensemble, mais chacun de votre côté

BS : Déjà la première chose, c’est qu’on connait tous beaucoup mieux Gavin. On a vraiment appris à se connaitre sur la tournée, et contrairement à ‘Your Wilderness‘ ou Gavin est arrivé à la fin, pour les enregistrements, même s’il a apporté quelques idées, (et on était tous impressionnés de travailler avec lui) ici on a tous travaillé ensemble dès le début, en se connaissant bien mieux. Et on s’est juste dit : ‘faisons un album !’. Même en étant à distance les échanges se sont fait naturellement et facilement, par exemple sur “Shed A light“, le dernier morceau. J’avais cette intro acoustique très douce, et avant de travailler plus en avant le titre, je l’ai envoyé à Gavin, juste l’intro. On a chatté, on a jammé online, il s’est mis à la batterie chez lui, pendant que je jouais chez moi…et ça a fonctionné ! et on a finalement beaucoup fonctionné de cette manière, avec des échanges, des aller et retours… je rajoutais aux morceaux ses idées, ses parties, et on se reconnectait, on re-jammait, on remodifiait… Ça a été une manière de travailler très…intéressante, surprenante et très rapide et créative également. Avec Gavin, on était alignés, on allait tous les deux dans la même direction, avec beaucoup d’enthousiasme… on n’a jamais eu de clash, ou aucun de nous deux n’a critiqué ou rejeté les idées de l’autre…c’était très positif et facile finalement. Les étoiles étaient alignées (rires).

Je me souviens après le concert de Paris …

BS : Au Divan du Monde ?

Oui, on avait discuté après le concert et tu m’avais dit te considéré béni de jouer avec ce line-up.

BS : C’est vrai (il sourit) je me souviens

Quel sera le futur line-up de The Pineapple Thief ? Est-ce que Gavin est désormais un membre à part entière…

BS : (il me coupe) Oui tout à fait, il fait partie de la bande désormais, ce n’est plus un invité de luxe… C’est un vrai membre du groupe, de luxe quand même… (rires) Il y a d’ailleurs eu un petit communiqué de presse à ce sujet, Gavin a annoncé qu’il avait tellement aimé travailler avec nous et jouer pendant la tournée qu’il rejoignait le groupe.

Bonne nouvelle !

BS : Excellente nouvelle même ! C’est super qu’il ait aimé notre musique et c’est quelqu’un de créativement très ouvert, très libre. Il n’y a pas d’ego, ou de tensions…

Bruce Soord

Comme une bande de potes ?

BS : Yeah, pour l’instant c’est exactement ça, j’espère que ça va durer, mais on se marre bien tous ensemble. Gavin a dit s’engager avec nous sur le long terme, donc c’est vraiment super.

Et Darran ?

BS: Et bien Darran se concentre vraiment sur Godsticks en ce moment. Il travaille sur un nouvel album, écrit les morceaux… Il nous avait donné un coup de main la fois précédente, mais là on va tourner avec un autre guitariste. Pour l’instant le groupe c’est juste nous 4.

Donc 4 en studio et un membre additionnel pour la tournée ?

BS : Oui tout à fait, on a vraiment besoin d’une seconde guitare sur scène… les morceaux sont trop (il mime) compliqués pour moi seul. Je ne suis pas un virtuose (rires).

« Pour être honnête, il faut donner à Gavin un crédit de co-auteur… » – Bruce Soord

Si on revient sur l’album, il est vraiment sombre par moment

BS : Je sais…

Voire lugubre !

BS : Oui, ça m’a un peu perturbé d’ailleurs pendant l’écriture a vrai dire

Pourquoi ces thèmes ? même la pochette est très sombre comparée aux albums précédents ! C’est bizarre de voir une sortie Kscope avec une pochette aussi monochrome d’ailleurs, c’est plutôt rare…

BS : Oui c’est vrai. Magnolia était lumineuse en comparaison ! Et je me suis fait la même remarque au fur et à mesure que l’album avançait, je me disais ‘Oh mon dieu ce disque va être sinistre !’ Le thème principal est la destruction de notre société, de la famille, la dissolution de la société, vue à travers des évènements ou des situations dont j’ai pu être témoin. Je n’aime pas le monde actuel et ce qui s’y passe. Tout et tout le monde est interconnecté, nous sommes tous trop connectés…il y a trop de méchanceté dans ce monde… Dans mon pays les deux dernières années ont été très négatives avec le Brexit et tout ce qui s’en suit…et c’est omniprésent online, avec des informations négatives, toutes ces ‘fake news’, cette spirale négatives, l’élection de Trump, la montée des nationalismes… le monde entier semble devenu… (il s’interrompt) Dans les années 90, quand le mur de Berlin est tombé… C’était quand déjà. ?.

89.

BS : Quand le mur est tombé, cela a engendré beaucoup d’espoir dans le monde. Et aujourd’hui j’ai le feeling que le monde part dans la mauvaise direction. Et il y une partie des gens, dont je fais partie, qui ne se reconnaissent pas dans cette situation. C’est probablement ce qui ressort dans le disque et pourquoi il est si sombre.

Il semble y avoir beaucoup d’artistes britanniques ces derniers temps qui abordent ces thèmes et le brexit en particulier. Je me souviens avoir eu cette discussion avec Steve Hogarth, Steve Hackett, Steven Wilson (je suis abonné aux Steve). Tous ont écrit sur le brexit, le changement de mentalité de la société, le monde qui devient un peu fou…

BS : Oui, la société est en train de se retourner vers l’intérieur, se renfermer sur elle-même. C’est triste. Je me considère comme un citoyen européen, un habitant du monde. Je ne me vois pas comme uniquement un anglais, ce qui ne m’empêche pas d’être fier d’habiter en Angleterre par ailleurs. Mais je n’aime pas cette espèce d’arrogance ou d’exception qu’ont certains, et qu’on a en particulier en Angleterre ou au Royaume-Uni. Personne n’est supérieur aux autres. C’est une période bizarre… J’aime le fait de pouvoir circuler librement, de venir en europe (ndlr : il ne dit pas le continent) sans devoir demander un visa, etc…

The Pineapple Thief (4)

Oui ça va être bizarre…

BS : Terrible tu veux dire…

Est-ce qu’il y a des titres de l’album que tu préfères ou qui te semblent plus forts ?

BS : C’est difficile, car j’aime beaucoup le résultat global, et c’est ce je disais aux gars après avoir écouté le master. J’étais dans mon jardin avec une bière en train d’écouter l’album, au casque, je crois que c’était la première fois que j’écoutais le disque d’une traite pour le plaisir, sans avoir à travailler dessus, et l’album entier me plaisait, tout l’ensemble me plaisait et me faisait voyager. Honnêtement j’en ai apprécié chaque instant…. Maintenant si je dois en sauter une partie, je pense que “Threatening War” ou “White Mist” seraient mes favorites.

On doit avoir les mêmes gouts, “Threatening War” est probablement ma préférée aussi. Elle traite de la haine sur médias sociaux n’est-ce pas ?

BS : Super ! oui c’est exactement ça : les montées de violence plus ou moins anonymes par médias interposées. C’est terrible, violent et souvent gratuit et anonyme.

“All That You’ve Got” est un titre très catchy, tu aurais pu en faire un single !

BS : Oui c’est un titre en 7/8, et quelques personnes m’ont parlé de single avant toi sur ce titre. On verra ce que décidera le label.

Est-ce que tu peux nous dire un mot sur la section basse/batterie. Je la trouve de plus en plus riche. Bien sûr, il y a l’apport de Gavin, mais le travail de Jon est aussi de plus en plus élaboré et complexe, sur “White Mist” en particulier…Comment arrivez-vous à ce type de résultat, tu as tout écrit ?

BS : Non, non, non, tout le monde a son degré de liberté et peut amener ses idées. Pas d’ego comme je t’ai dit (rires). Dans le temps j’étais bien plus directif, en donnant des astuces, des façons de jouer pour s’adapter à moi… Rien de tout ça ici, j’ai dit à Jon de faire ce qui lui semblait bon pour le morceau. Ensuite travailler avec Gavin a vraiment inspiré Jon, ça l’a tiré vers le haut, emmené à un autre niveau. Il était vraiment très excité et motivé de travailler avec un tel batteur, était impatient de prendre sa basse et de jouer dès que Gavin nous envoyait ses plans et ses idées. Je leur suis très reconnaissant pour ça.

Ce titre “White Mist” est un peu plus expérimental que ce qu’on a l’habitude d’entendre de The Pineapple Thief. La section finale en particulier ou je crois que vous avez un invité…

BS : Oui David Torn à la guitare, c’est le seul invité cette fois-ci sur le disque.

La fin du morceau est très Crimson

BS : Exact ! et j’avais du mal à la jouer tu vois, je bataillais avec ma guitare pour y arriver et j’en ai parlé à Gavin, je savais que pour cette section marche, fonctionne il fallait cette partie un peu difficile … et que je ne pourrais pas la jouer. Et Gavin : “Ca ne fait rien, je vais contacter mon vieil ami David Torn‘… et voilà comment la connexion s’est faite. Après je suis toujours nerveux avec les musiciens invités, parce si par malheur tu n’aimes pas la contribution…et que tu dois annoncer au gars que ce n’est pas assez bon, ou que ce n’est pas ce que tu attendais, et que sa participation ne sera pas utilisée sur l’album, c’est toujours délicat, difficile. Mais là, quand j’ai entendu ce qu’il avait fait, tous ces sons extraordinaires qui sortent de sa guitare, le niveau et la qualité de ce qu’il avait, fait… Dès que j’ai rajouté sa partie au mix…aaaahhhhh (rires) Maintenant le challenge c’est de rendre ce titre live, il faut qu’on voit comment faire…Mais oui, la collaboration avec David s’est vraiment super bien passée.

Pour l’écriture, c’est toujours toi qui écrit le plus ou la totalité ?

BS : En fait, sur la structure des chansons, je dirais que Gavin a été co-compositeur de l’album. Sur “Shed A Light” par exemple, après l’intro acoustique, tout le reste découle d’une improvisation de Gavin. Et plusieurs autres titres sont dans le même cas, donc pour être honnête il faut donner à Gavin un crédit de co-auteur.

Je trouve qu’il y a aussi du changement sur les claviers, Steve utilise surtout le piano au détriment des synthés, non ? C’est plus acoustique, avec moins de samples…

BS : Oui piano, mellotron, et encore une fois, je pense que c’est plus la démarche d’être dans un travail de groupe. C’est plus facile de travailler tous les sons au synthés seul dans un coin, alors que là, j’avais ma guitare, Steve un piano, et on a jammé sous cette forme. On a réalisé qu’on pouvait faire un disque plus dépouillé, sans ces grosses sections et arrangements de cordes, sans électronique…

Vous vous êtes débarrassés de la technologie ?

BS : D’une certaine façon oui.…

On avait déjà évoqué le sujet quand on s’était vu il y a deux ans, mais ça se vérifie ici encore : je trouve que tu chantes de mieux en mieux…Qu’est-ce que ça t’inspire ? tu changes ta manière de composer pour coller à ta voix, tu as travaillé ta voix ?

BS : Eh bien, je pense que je traite le chant et ma voix avec plus de sérieux, et je trouve que ma voix a également gagné en puissance avec l’âge peut-être. J’ai plus de contrôle sur mes cordes vocales et je prends aussi plus de plaisir à chanter qu’au début. C’est vrai, tu as raison, désormais j’apporte plus d’importance au chant, aux lignes de chant, au style du chant. Quand je compose, c’est toujours à la guitare acoustique, donc je suis aussi conscient que la mélodie et le chant doivent fonctionner étroitement ensemble. J’en suis content, car j’ai passé pas mal de temps et d’effort à améliorer le chant (rires).

Bruce Soord (2)

« Je voulais ressentir l’ambiance qu’il y a quand 4 potes se retrouvent dans une cave, branchent les amplis et jouent, sans gimmicks… » – Bruce Soord

Pour ‘Your Wilderness‘ tu avais trouvé de l’inspiration dans tes racines progressives, réécouté des disques phares ainsi que les premiers Pineapple Thief. Ici quelles ont été les influences, si tant est qu’il y en ait ?

BS : Je ne crois pas qu’il y ait eu des influences spécifiques et conscientes. La seule chose qui m’importait, c’est que je voulais qu’on sonne comme un ‘rock band’. Je voulais ressentir l’ambiance qu’il y a quand 4 potes se retrouvent dans une cave, branchent les amplis et jouent, sans gimmicks. Tu sais les principales influences qui m’ont formé musicalement sont celles que j’ai eu entre 13 et 18 ans, quand je n’écoutais que de la musique des 70s. Camel, Supertramp sont les deux grands groupes que j’adore le plus de cette période. Si tu écoutes aussi comment j’écris je pense que je suis surtout influencé par ces deux groupes. J’écoutais l’album en voiture l’autre jour et je me disais que la lead guitar à la fin de “Shed A Light” sonnait un peu, toutes proportions gardées comme celle de Latimer. Latimer pourrait jouer un solo, lent très mélodique comme celui-la…

“Shed A Light” qui est le seul titre positif de l’album quelque part, la lumière après l’obscurité…

BS : Oui (il se marre) Il fallait finir sur une note positive, qui change du reste. On ne peut pas faire un disque sinistre du début à la fin…

C’était un happy ending calculé ?

BS : Une note d’espoir plutôt.

Est-ce que tu peux nous décrire les morceaux ? On a parlé déjà de “Shed A Light” ou “Threatening War”, qu’en est-il des autres ?

BS : Le titre d’ouverture “Not Naming Any Names”…

On dirait une marche funèbre, c’est triste…

BS : (il se marre) c’est une chanson qui parlent des gens hyperconnectés. Il n’y a plus d’intimité, on peut les voir, les suivre, qui qu’ils fassent, ou qu’ils soient, la perte de l’anonymat.

Big brother ?

BS : Oui…(pensif) “Try As I Might” parle des personnes négatives, envahissantes, qui te rendent la vie pénible par leur omniprésence et leur négativité. Il y a une phrase “Try as i might give up on you” qui résume bien le thème, autant que possible il faut essayer de se débarrasser de ces personnes nocives. Sinistre, hein ? “Far Below“, je vais juste prendre un échantillon des chansons, “Far Below” parle des gens qui sacrifient tout pour une ambition, pour être au sommet, avoir de la reconnaissance, posséder les choses. C’est le thème principal, quand ça devient une obsession, que tu sacrifie ta vie, ton âme au service d’une ambition. Tu oublies qui tu es, ce que la vie devrait être… Et probablement que ça s’applique également à moi, à partir du moment où tu as des ambitions. Tu oublies ce que la vie peut apporter, et c’est aussi le titre le plus personnel du disque je pense… Il y a toujours un prix à payer pour l’ambition, même si elle n’est pas dévorante. Quand tu as atteint ton but et que tu regardes le cout, sur les gens, ta famille, tes amis… Regardes, Steven Wilson, qui a avoué avoir sacrifié sa famille et ses amis pour sa carrière… Je pense qu’il doit quand même avoir le cœur lourd, malgré ce succès immense qu’il a aujourd’hui…

Est-ce que je n’ai pas raté ou manqué quelque chose ?

BS : Oui, difficile à dire, mais on peut se poser la question. Il y a toujours un cout. Pour moi aussi, quand je regarde en arrière, tu ne te fais pas que des amis, tu dois prendre des décisions qui peuvent faire mal ou blesser…Donc ça peut être dur. “White Mist” parle de quelqu’un qui fait une dépression, qui voit sa famille s’effondrer. Il y a une phrase qui dit “You didn’t test the water, And you’re flailing as you realise you’ll never make it“, ça représente les gens qui ne font pas l’effort de préserver leur famille, leur vie, leurs amis, et qui veulent tout, tout de suite, sans effort. Et qui ne se satisfont jamais de ce qu’ils ont et veulent toujours plus, jusqu’à l’obsession. Et une fois qu’on s’en rend compte il est bien souvent trop tard.

Si on revient sur ton début de carrière solo, prévois-tu un nouvel album ?

BS : Bien sûr, pour le moment, c’est “The Pineapple Thief” qui m’occupe, il faut s’occuper de la sortie, les promos, la tournée à l’automne. Mais j’ai déjà des idées, et je pense que l’année prochaine, il y aura quelque chose. Je vais commencer à y travailler sérieusement vers la fin d’année, après la tournée..

Merci beaucoup Bruce, c’est toujours un plaisir d’avoir ces discussions avec toi.

BS : Merci à toi et à bientôt sur la tournée.

Une interview réalisée en juillet 2018 par Stéphane Mayère
Traduction : Stéphane Mayère
Remerciements à Valérie Reux