Birdman
4.5TOP 2015

Comme un oiseau sur la branche

Après le très sépulcral Biutiful (2010), le réalisateur mexicain Alejandro Gonzalez Iñárritu revient nous conter les errements artistiques d’une ancienne gloire du cinéma pop-corn en la personne de Rigan Thomson, acteur has-been qui tente un retour improbable par la case Broadway en plaçant son adaptation de « Parlez-moi d’amour » (What We Talk About When We Talk About Love), pièce intello écrite par Raymond Carver en 1981. Et d’amour il sera question dans ce film virtuose. Mais pas seulement ! En multipliant les axes thématiques (célébrité, filiation, transmission, dépression, schizophrénie, rédemption, pardon…), Birdman nous promène dans la tête de son héros, ou plus exactement dans les tripes du St. James Theatre, valsant autour de ses comédiens pour mieux en arracher l’écorce et en faire gicler la pulpe.

À grand coups de plans séquence brillamment exécutés par une steadicam virtuose (à la façon de La Corde de Hitchcock mais en explosant le cadre dramatique du lieu unique), Iñárritu s’amuse de cet incroyable barnum à la manière de Bob Fosse dans Que le Spectacle Commence (1979). Le film est ainsi d’une beauté esthétique à couper le souffle : lumière somptueuse (Emmanuel Lubezki, oscarisé pour son travail sur Gravity), décors organiques, le tout enroulé autour de dialogues brillants, souvent drôles, parfois tragiques, voire pathétiques mais toujours jubilatoires. Le résultat offre un terrain de jeu qui sent l’improvisation, comme la musique faite de percussions jazzy (Antonio Sanchez), tout en restant d’une précision au rythme millimétré.

Mais si, au-delà de cette technique ébouriffante, Birdman réussit vraiment à nous toucher le cœur, c’est avant tout par ses personnages, subtiles archétypes du théâtre et du cinéma : le mégalomane notoire (Edward Norton, impressionnant de maîtrise), la comédienne de l’ombre qui peine à s’affirmer (Naomie Watts, impeccable de subtilité), la petite-amie abandonnée (Andrea Riseborough), la fille instable (Emma Stone, étonnante), l’ex-femme qu’on oublie jamais (Amy Ryan), le copain qui tient la baraque (Zach Galifianakis, subtile). Et puis Rigan Thomson. Évidemment. Interprété par un Michael Keaton au sommet de son art, charisme dingue, bouleversant, névrosé, drôle, vulnérable, inquiétant, dérisoire… la palette est complète pour celui qui qui n’avait pas eu un si beau rôle depuis… depuis quand déjà ?

Que le spectacle commence !

Grand luxe. C’est en suivant celui qui fut le Batman de Tim Burton (1989 et 1992) dans une sorte de méta-cinéma à miroirs et tiroirs, que nous explorons les arcanes d’un milieu gangréné. Une valse tragicomique symbolisée par la critique de théâtre Tabitha Dickinson (Lindsay Duncan), décidée à condamner cet échappé hollywoodien aux flammes de sa critique sans même avoir vu la pièce en question. Par principe. Un super-héros échappé blockbusters à collants ne pouvant espérer mieux que les égouts sans âmes d’une intelligentsia sans remords. La médiocrité raturée par la médiocrité. Un sommet de cynisme plongeant le fameux rêve américain et le culte de la seconde chance dans les bras d’un art total, morbide, où plus rien n’est simulé dans un monde de simulacres. La schizophrénie de Thomson en étendard.

Au fil de séquences tour à tour oniriques, fantastiques, hystériques, burlesques, sentimentales ou dramatiques, le film renvoie une mise en abyme impressionnante d’un narcissisme confit et nous étourdit par sa technique clinquante mais collée aux semelles d’une mécanique narrative savamment orchestrée. La cadence euphorique imprimée à ce Birdman aboutit à une forme de poésie d’une beauté simple et baroque dans un dernier plan d’une grande pureté. Un ruban de rêve comme disait Orson Welles. L’essence du cinéma.

BIRDMAN de Alejandro González Iñárritu

Birdman de Alejandro González Iñárritu (2014)

Titre : Birdman (ou la surprenante vertu de l’ignorance)
Titre original : Birdman or (The Unexpected Virtue of Ignorance)

Réalisé par : Alejandro González Iñárritu
Avec : Michael Keaton, Edward Norton, Emma Stone, Naomi Watts, Zach Galifianakis…

Année de sortie : 2014
Durée : 119 minutes

Scénario : Alejandro González Iñárritu, Nicolás Giacobone, Alexander Dinelaris et Armando Bo
Image : Emmanuel Lubezki
Musique : Antonio Sanchez
Montage : Douglas Crise, Stephen Mirrione

Nationalité : États-Unis
Format : Couleur
Synopsis : À l’époque où il incarnait un célèbre super-héros, Riggan Thomson était mondialement connu. Mais de cette célébrité il ne reste plus grand-chose, et il tente aujourd’hui de monter une pièce de théâtre à Broadway dans l’espoir de renouer avec sa gloire perdue. Durant les quelques jours qui précèdent la première, il va devoir tout affronter : sa famille et ses proches, son passé, ses rêves et son ego… S’il s’en sort, le rideau a une chance de s’ouvrir.

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A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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