Burning
4.0TOP 2018

Ancien écrivain passé derrière la caméra, Lee Chang-dong livre avec Burning un sixième film totalement maîtrisé prétendant majeur à la Palme d’Or d’un Festival de Cannes 2018 présidé par Cate Blanchett. Après les magnifiques Secret Sunshine (2007) et Poetry (2010), le réalisateur livre ici un drame poétique mâtiné de thriller, largement inspiré des Granges Brûlées de Haruki Murakami (1983) et de façon plus parcellaire de L’Incendiaire de William Faulkner (1939), un auteur plusieurs fois cité durant l’intrigue. On pourra également citer quelques références aux films noirs hitchockien tels que L’Ombre d’un Doute, dans ce triangle amoureux retors où transpire l’angoisse de la jeunesse coréenne, son désarroi également, et une forme de lenteur équivoque qui joue sur la dualité ville/campagne, quartier riche/populaire comme la dichotomie d’un pays paradoxal qui paraît vivre sur des faux-semblants nécrophages. Le cinéaste/scénariste insiste sur les artifices d’un pays à la fois à la pointe technologique et empêtré dans un ancien système archaïque. La frustration sexuelle transpire. L’incertitude également.

Jong-soo (Yoo Ah-in), un poil désœuvré observe. Semble vivre sa propre existence en spectateur. Le réalisateur en livre une mise en scène d’une précision absolue qui semble étirer le temps dans une forme presque documentaire et contemplative. Malgré cette puissante vision de cinéaste, Burning reste pourtant (et ce n’est pas un défaut en soi) un puissant film d’écrivain. En brassant les thèmes de son propre univers créatif (l’amour, l’écriture, le pêché), Lee Chang-dong parvient à rendre l’intensité des relations entre son héros introverti, la jeune Hae-mi (Jeon Jong-seo) et Ben (interprété avec une savoureuse ambiguïté par Steven Yeun qui se fit connaître avec la série Walking Dead), à tendre ses personnages dans un arc à la fois sentimental, sociologique avant de plonger dans le thriller et la métaphysique incarnée par ces serres abandonnées, victimes expiatoires et calcinées d’une société écartelée. C’est ici que le thriller se complexifie. D’une quête personnelle, le film confère aux personnages des allégories fortes qui prolonge le malaise d’une société claustrophobe, fasciné par le vide où souffle un vent de colère. Que tout soit sur le mode sacrificiel, du dépouillement, de la fatalité, n’a rien d’anodin. Burning est un film à sensations où le temps s’étire à en perdre l’équilibre, parfois. En appuyant ses métaphores, Lee Chang-dong oublie l’imprévisible mais reste fascinant tout en transpirant la lassitude de ses protagonistes voués à répéter les mêmes gestes, les mêmes actes, les mêmes situations, sans rien voir de leurs champs du possible. L’imaginaire se dilue, la fatalité gagne, l’illusion se répand sur une réalité de moins en moins tangible. Le social devient alors incandescent et si l’érotisme de Hae-mi rougeoit sur ces paradoxes, les virages de l’intrigue se brisent jusqu’à son final abrupt et définitif. Le film nous aura promis des serres en feu, délaissées, délabrées. Il laisse surtout un immense trou. quelque chose de béant. Un vide existentiel impossible à combler. Tragique. Finalement, c’est peut-être la lutte des classes qui propagera l’immense incendie promis. C’est aussi le grand message de ce beau film politique.

BURNING de LEE-CHANG DONG

Burning - Lee Chang-dong (2018)

Titre : Burning
Titre original : 버닝

Réalisé par : Lee-Chang dong
Avec : Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jeon Jong-seo…

Année de sortie : 2018
Durée : 148 minutes

Scénario : Lee Chang-dong et Oh Jung-mi, d’après les nouvelles Les Granges brûlées (納屋を焼) de Haruki Murakami et L’Incendiaire (Barn Burning) de William Faulkner
Montage : Kim Hyeon et Kim Da-won
Image : Hong Kyeong-pyo
Musique : Mowg
Nationalité : Corée du Sud
Genre : Drame & Thriller

Synopsis : Lors d’une livraison, Jongsu, un jeune coursier, retrouve par hasard son ancienne voisine, Haemi, qui le séduit immédiatement. De retour d’un voyage à l’étranger, celle-ci revient cependant avec Ben, un garçon fortuné et mystérieux. Alors que s’instaure entre eux un troublant triangle amoureux, Ben révèle à Jongsu son étrange secret. Peu de temps après, Haemi disparaît…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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