La Forme de L'eau
4.3TOP 2018

Obsédé par l’eau et les liquides en tous genres, Guillermo del Toro replonge dans son univers ultra référentiel peinturluré de gothique et bariolé de révolution industrielle et sociale pour son « premier film adulte » comme il le qualifie lui-même. Après la machine de guerre Pacific Rim puis le maladroit Crimson Peak, le réalisateur mexicain de 53 ans race sa route avec une rare élégance, une subtilité artistique non feinte dans l’univers mercantile d’un Hollywood noyé sous les reboots et autres formes de serial estampillés. S’il avait un temps été pressenti pour réaliser le Hobbit (pour lequel il reste crédité à l’écriture), le réalisateur à la vision calée entre Jean Cocteau et James Cameron sera rapidement débarqué par un Peter Jackson nettement moins planant. De fait, Guillermo Del Toro s’embarquera dans The Shape of Water (La forme de L’eau), astucieux mélange poétique entre La Belle et la Bête (version Jean Cocteau), Jules Verne et le film d’espionnage planté dans une guerre froide au paroxysme. Nous sommes ici en 1962. Ce qui pourrait n’être qu’une contextualisation accessoire s’avère une genèse primordiale à la construction thématique d’un film au ruban narratif classique mais à la profondeur de lecture fascinante.

Nous sommes encore en plein « rêve » américain pour certains, un cauchemar pour d’autres, dans lequel la ségrégation raciale reste une plaie purulente malgré l’envie d’une vie faite de cuisine équipée, de télévision, de famille modèle (une femme au foyer, un garçon, une fille) et de voiture rutilante (la Cadillac Coupé de Ville en symbole de l’homme moderne haut placé dans une société stratifiée), la conquête spatiale, les ennemis communistes et les comédies musicales éclatantes. Un an plus tard, l’assassinat de Kennedy réduira cette image en cendre mais l’action du film brasse toute cette idéologie à travers le destin croisé d’Elisa Esposito (Sally Hawkins d’une justesse sidérante), femme de ménage dans un laboratoire gouvernemental classé secret où des expériences sont menées sur un amphibien (Doug Jones dont c’est le sixième film avec le réalisateur) sous la direction du Colonel Strickland (monumental Michael Shannon). Les archétypes sont là, prononcés. Elisa est muette après qu’elle fut retrouvée bébé, près d’une rivière (évidemment), des traces de mutilation au cou. Elle vit seule et n’a pour amis que son voisin Giles (Richard Jenkins), un vieil illustrateur homosexuel sans emploi, et Zelda (Octavia Spencer) sa collègue noire et plutôt bavarde et badine. Ces trois-là symbolisent les vecteurs d’intolérance en 1962 : le handicap, la couleur de peau, l’orientation sexuelle auxquels s’ajoute un espion soviétique (Michael Stuhlbarg) pour compléter le carré. En face, le gouvernement, les militaires, cette façon de forcer la population à entrer dans un moule sociétal dit “moderne” sans se poser de question, sans droit à l’erreur non plus. Au centre, l’histoire d’amour improbable peut se développer sans que le cinéaste ne s’empêche quoi que ce soit (érotisme, musical, effets sanglants). Son obsession pour les créatures trouve ici un point d’achèvement dans le merveilleux, dans l’égarement féerique.

Si les « exclus » évoluent dans la matière d’un conte, leurs opposés semblent condamnés aux jeux d’ombres, à la gangrène, la déliquescence, une forme de pourriture symbolisée par la putréfaction des doigts greffés du Colonel Stickland, qui noircissent en même temps que son esprit se contamine d’une folie brutale. Le parallèle entre le maléfique Capitaine Vidal du Labyrinthe de Pan et le Colonel Stickland, tous deux militaires, peut aussi se voir dans cette attirance pour la torture et une arrogance sans limite qui les pousse dans la volonté d’un contrôle absolu de leur environnement. Prolongement thématique, à bien des égards, d’une filmographie luxuriante, La Forme de l’Eau se veut aussi paranoïaque, à l’image de son époque, et se place sans ambiguïté du côté du « monstre », pétri d’humanité. Dans une photographie baignée de vert, d’émeraude, de kaki, de marron décrépit, Del Toro joue avec ses idoles (Freaks de Tod Browning ou L’Étrange Créature du lac noir* de Jack Arnold duquel se rapproche largement l’amphibien par ailleurs entrevu comme une esquisse dans son Hellboy) avec une abondance symbolique (l’eau sous toutes ses formes, le sang, le pue) aussi bien que sonore comme en témoigne la partition d’Alexandre Desplat, au diapason d’un film qui frôle le trop plein sans jamais rompre son subtil équilibre. Œuvre totalement mature, intimiste et grandiose, La Forme de l’Eau nous présente un Guillermo del Toro parfois un peu léger sur l’écriture, toujours enclin à la fantaisie, même morbide, habitée par un sens visuel exalté.

Moins pessimiste qu’autrefois, plus serein et mature, le réalisateur permet aux persécutés de lutter avec une foi, une liberté totale, contre l’autorité, le puritanisme, la morale, comme un pied de nez aux récentes remontées de miasmes. Même si le film couronné aux Oscars (film, réalisateur, décors, musique) suscite aujourd’hui quelques polémiques tirant parfois le ridicule à s’en mordre la queue (Jean-Pierre Jeunet crie à la copie quand ce dernier s’est lui-même copieusement inspiré de Terry Gilliam, influence avouée de Guillermo del Toro) dans un ruban de Möbius créatif inextricable. À la lisière d’un bouleversant entrevu, moins incandescent dans le tragique qu’autrefois, ces escarbilles n’enlèvent rien au merveilleux qui couronne La Forme de l’Eau, plongée émouvante et frissonnante dans les profondeurs des sentiments.

* Le film fut rendu célèbre lors de son passage dans l’émission La Dernière Séance en 1982 puisqu’il nécessitera de s’équiper de lunettes spéciales pour en apprécier les effets en relief.

LA FORME DE L’EAU de GUILLERMO DEL TORO

La Forme de L'eau - Guillermo del Toro (2018)

Titre : LA Forme de L’Eau
Titre original : The Shape of Water

Réalisé par : Guillermo del Toro
Avec : Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins, Doug Jones, Michael Stuhlbarg, Octavia Spencer…

Année de sortie : 2018
Durée : 123 minutes

Scénario : Guillermo del Toro
Montage : Sidney Wolinsky
Image : Dan Laustsen
Musique : Alexandre Desplat
Nationalité : États-Unis
Genre : Fantastique/Drame

Synopsis : Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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