La La Land
4.5TOP 2017

La comédie musicale n’est pas tout à fait morte au cinéma…  et bien qu’elle puisse être largement qualifiée de moribonde, comme le Western, elle demeure encore l’un des étalons hollywodiens les plus fascinants. Alors que les dernières tentatives en la matière n’étaient pas forcément parvenues à exploiter le filon de Broadway (Les Misérables, Mamma Mia!) ni du conte pour enfants (Into the Woods), c’est le jeune canadien Damien Chazelle, qui s’y frotte ici avec une foi, un amour du genre euphorisé par quelques maîtres étalons indiscutables : Jacques Demy, Stanley Donen et le duo Fred Astaire / Ginger Rogers. Pourtant, le pari était loin d’être gagné et convaincre les producteurs ne fût pas une partie de plaisir. Sur un script écrit en 2010 (notre ami n’a alors que 25 ans) et mis en musique par son copain d’études Justin Hurwitz, le scénariste/réalisateur aura dû batailler ferme pour convaincre, quitte à passer par la case Whiplash (2014), gros succès critique déjà mâtiné de Jazz qui fit sensation au festival du film indépendant de Sundance. Réputation faite, La La Land pouvait être lancé. Cette fois, la magie opèrera dès la Mostra de Venise (coupe Volpi de la meilleure actrice pour Emma Stone) puis au festival de Toronto jusqu’à son triomphe aux Golden Globes, aux Bafta et ses 14 nominations aux Oscars. Un record. Tout cela à 31 ans à peine.

Avec son troisième long métrage, Damien Chazelle se retrouve donc propulsé dans la cour des grands bardé de son style à la fois classique et moderne. Son utilisation subtile de la steadycam permet ainsi à la séquence d’ouverture (découpée en trois parties) de lancer le film sur un fil d’énergie qui ne se rompra jamais. Le réalisateur s’appuie également sur une équipe technique formidable, notamment la photo de Linus Sandgren qui joue avec les couleurs chatoyantes, comme le faisait Vincente Minelli (Brigadoon), pour trouver un second axe de narration passionnant. Et puis la musique, profonde, intense et contagieuse, s’inspire autant de Michel Legrand que du duo Brown/Freed, sans pour autant contaminer le film, ni phagocyter son récit ou le jeu des acteurs. Ces derniers sont évidemment portés par un duo étincelant, ingrédient indispensable, entre une Emma Stone surprenante au cinéma (qui avait déjà joué Cabaret à Broadway) et un Ryan Gosling qui trouve ici de quoi chanter, enchanter et renouveler sa partition de garçon mélancolique et romantique.

On connaissait évidemment l’amour de Damien Chazelle pour la musique et plus particulièrement pour le jazz (son premier film, le documentaire Guy and Madeline on a Park Bench, traitait déjà ce sujet) mais La La Land lui permet de franchir un palier supplémentaire. Spectacle total, on pourrait reprocher au film d’effacer, d’accessoiriser les seconds rôles mais l’objectif est de rester focalisé sur le couple lumineux, scrutant chaque recoin de cette relation « impossible » entre un pianiste intransigeant et une aspirante actrice qui enchaîne les castings humiliants. Cette histoire d’amour qui pourrait sombrer dans un trop plein de sucre à dégommer sur le champ tous les diabétiques à la ronde (la scène de l’observatoire et son cosmos en apesanteur ne tient qu’à un fil) parvient malgré tout à garder le cap, à doser subtilement ses effets avec son montage à la fois fluide et nerveux, à jouer avec les conventions du genre, ses attendus, avec assez de malice et de surprises visuelles pour nous offrir de quoi nous élever avec elle. Entre deux regards échangés, un pas de danse esquissé, un frôlement de mains, la magie opère. Sans forcer. Les comédiens ne jouent pas la perfection, ils se contentent d’être pour mieux nous entraîner dans leur course.

La La Land, c’est un quartier de Hollywood mais aussi l’expression d’un monde irréaliste, idéalisé, entre présent et passé, entre fantasme et déni d’une réalité compliquée. Les références s’illuminent en lettre d’amour pour cette cité des anges revisitée par un réalisateur maître de son style et de ses effets. La nostalgie joue le jeu. Les clins d’œil abondent. Explicites (La Fureur de Vivre, Tous en Scène) ou moins évidents (Casablanca), le film nous ballade dans une quarantaine de lieux où se jouent le rêve américain, les symboliques d’antan, dans un espace-temps jamais clairement délimité, où les époques semblent se mélanger sans se télescoper. L’inclinaison pour le « bon vieux temps » du jazz innovant et des love story chatoyantes nourrit la thématique de l’héritage, décidément prégnante chez le réalisateur, fil rouge d’une narration qui exploite l’illusion que la vie pourrait imiter le bon cinéma et non pas la mauvaise télévision. Dans sa logique implacable, La La Land se joue des champs du possible dans un final beau et triste à la fois, qui ne cherche pas la facilité avec cette teinte de blues qui affleure. Au même titre que  Whiplash, le film se conclut dans une forme d’amertume résignée, de spleen soyeux et lumineux. Le sacrifice, les rêves, ont toujours un prix. Celui des compromis et des regrets… mais qu’à cela ne tienne ! Damien Chazelle a quant à lui déjà tout compris. Il fait de cet exercice de style enchanteur, de cette recréation vertigineuse, un objet épatant qui dépasse le simple cadre de l’hommage joyeusement mélancolique : un accessit pour le succès et mieux encore, une œuvre absolument brillante.

LA LA LAND de DAMIEN CHAZELLE

La La Land (2017)

Titre : La La Land
Titre original : La La Land

Réalisé par : Damien Chazelle
Avec : Ryan Gosling, Emma Stone, John Legend, J. K. Simmons…

Année de sortie : 2016 (USA) /2017 (France)
Durée : 126 minutes

Scénario : Damien Chazelle
Montage : Tom Cross
Image : Linus Sandgren
Musique : Justin Hurwitz
Décors : David Wasco

Nationalité : États-Unis
Genre : Comédie musicale
Format : couleur – 2.55:1 (CinemaScope) – 35 mm

Synopsis : Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions.  De son côté, Sebastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance.  Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent… Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?