Voivod - The Wake
4.5Note Finale

The Wake, quatorzième album de Voivod paru le 21 septembre 2018, marquait un inespéré retour en force du groupe, même si quelques jours plus tard nous n’étions guère qu’une poignée à nous être déplacés pour l’étape française de leur tournée européenne célébrant 35 ans d’existence dans la salle parisienne du Petit Bain.

Ce groupe canadien culte aura su tout au long de son parcours créer et préserver un univers réellement à part avec une intelligence rare.  Même si certains des éléments de la marque de fabrique du groupe sont déjà présents  sur les deux premiers essais discographiques du groupe, il faut attendre « Killing Technology » (1987) pour que le style musical de Voivod se structure et surtout les deux albums absolument indispensables que sont « Dimension Hatröss » (1988, pinacle de l’ère Noise Records) et « Nothingface » (1989, leur premier album chez une major) pour que la recette Voivod arrive à maturité. Un trash-metal aux accents progressifs nous invitant à parcourir les contrées désolées de mondes futuristes post-apocalytiques et abyssaux (que ne renierait pas l’écrivain d’anticipation français Serge Brussolo) grâce à la synchronisation parfaite entre les histoires contées par le chanteur Snake (Denis Belanger), les pochettes superbement dessinées par le batteur Away (Michel Langevin) et la texture des riffs créés par le guitariste Piggy (Denis d’Amour) colorant la musique du groupe de manière tout aussi indélébile qu’unique. Avec les années 90 le groupe fait évoluer sa formule sur les albums  « Angel Rat » (1991) et « The Outer Limits » (1993)  rendant plus accessible sa musique tout en accentuant la dimension progressive (les 17 minutes du remarquable « Jack Luminous »). Ces deux albums, pourtant magnifiques (la set list du groupe leur rend aujourd’hui encore honneur), sont loin de remporter les suffrages des fans de la première heure et, paradoxalement, ne permettent guère d’en acquérir de nouveaux. Le parcours du groupe se complique alors avec le départ en 1995 du chanteur emblématique Snake, la fin du contrat avec MCA puis le décès de Piggy en 2005, ce qui explique sans doute la faiblesse relative de la production du groupe sur cette période de 10 ans. Et ce n’est pas le passage de Jason Newsted au sein du groupe le temps de 2 albums qui y remédiera. Voivod nous donne tout au long de cette période le sentiment que leur « moment de gloire » est réellement derrière eux.  Et puis, soudainement, miracle en deux temps  avec tout d’abord le timide mais prometteur « Target Earth » en 2013 puis l’exceptionnel « The Wake » en 2018, objet de cette chronique, qui enfonce le clou de manière définitive.

Ce disque apparait comme l’album qui aurait dû constituer la troisième pièce maitresse d’un tryptique « Dimension Hatröss »/ « Nothingface »/ « The Wake ».

On y retrouve, avec deux imparables brûlots, le Voivod qui attaque de front mais toujours subtilement. Tout d’abord avec « Obsolete Beings » et sa mélodie entraînante portée par la voix de Snake (avec cette particularité propre à Voivod, un chant bien souvent posé, aux antipodes des standards du métal) puis avec le très Crimsonien « Always Moving » aux accents jazzy et son break planant dédié à PiggyTo the ones, in the realm of the dead, you’ll be forever living in my head, to the ones those I miss the most, we’ll be together lost in the unknown »). Les climats inquiétants comme les riffs hypnotiques de « Spherical Perspective », “Events Horizon” ou  « Iconspiracy » nous renvoient directement à « Dimension Hatröss » et, loin de constituer une simple redite, démontrent que le groupe a tout simplement rescuscité la formule magique tout en ajoutant des touches nouvelles, comme l’intervention sublime d’un quatuor à cordes sur le break de « Iconspiracy ». On salue également sur cet album les 8 minutes de la pièce complexe « The end of dormancy » avec son riff pachydermique qui nous emporte comme cette vague qui vient des profondeurs (« The wake, from the seabed undernearth, the wake, million of years or dormancy ») et le bonheur d’y retrouver quelques instants un Snake que l’on n’avait pas connu si rageur depuis « Tornado » (« Killing Technology »). Tout au long de l’album, Voivod nous réaffirme son amour du progressif culminant avec le surprenant  « Sonic Mycelium » qui capture en 11 minutes un condensé efficace des meilleurs moments de l’album. Les fans du groupe y noteront la référence clin d’œil à “Jack Luminous”  (« You will never switch him off, when you’re hypnotized, don’t you dare to call his bluff, he’s well organized »).

L’univers propre à Voivod est plus que jamais présent sur « The Wake ». Snake, au travers des textes de ce concept album, nous immerge dans les thématiques chères au groupe qui résonnent comme un avertissement à l’aube de ces mondes condamnés, planètes mortes en devenir, de cette obsolescence programmée, de ce chaos climatique sans précédent, des éternels conflits religieux et des tentatives de manipulation mentale. Quant aux dessins déjantés de Away, à mi-chemin entre le figuratif et l’abstrait, ils mettent en relief ces thèmes et renforcent la puissance d’évocation des morceaux (on ne saura que recommander à cet effet le CD digi-pack qui, accessoirement, offre également le mini EP « PostSociety » de 2016 et 6 titres live enregistrés lors de la croisière 7000 tons of Metal en 2018).

Musicalement le groupe a encore progressé depuis l’arrivée en son sein ces dernières années du bassiste Dominic Laroche (« Rocky ») et du guitariste Daniel Mongrain (« Chewy »). Chewy, dont le maitre demeure Alan Holdsworth, prouve avec ce nouvel opus qu’il perpétue avec justesse l’héritage rythmique de Piggy (ces accords atonaux inventifs) tout en s’imposant avec son propre jeu très atypique qui ouvre de nouvelles perspectives, notamment avec cette touche jazzy en contrepoint de la signature trash metal punk prédominante (rappelée par un Away arborant fièrement un tee-shirt de PIL sur les clichés de l’album).

Quelques 8 morceaux plus tard totalisant quasiment 60 minutes d’un album d’une réussite absolue, « The Wake » s’impose comme la preuve irréfutable que le seigneur Voivod, “chevalier androïde de l’ère post-nucléaire”, a retrouvé ses lettres de noblesse et règne toujours de main de fer sur cet étrange univers musical que personne ne saurait lui disputer.

VOIVOD – THE WAKE

Voivod - The Wake (2018)

Titre : The Wake
Artiste : Voivod

Date de sortie : 2018
Pays : Canada
Durée : 55’57
Label : Century Media

Setlist

1. Obsolete Beings (5:34)
2. The End of Dormancy (7:42)
3. Orb Confusion (6:00)
4. Iconspiracy (5:15)
5. Spherical Perspective (7:41)
6. Event Horizon (6:10)
7. Always Moving (5:11)
8. Sonic Mycelium (12:24)

Line-up

– Denis “Snake” Belanger / vocals
– Daniel “Chewy” Mongrain / guitar, string quartet arrangements
– Dominic “Rocky” Laroche / bass
– Michel ‘Away’ Langevin / drums

With:
– Andrée-Anne Tremblay / violin
– Edith Fitzgerald / violin
– Sarah Martineau / viola
– Christelle Chartray / cello
– Jacques Landry / bones
– Martin Marcotte / percussion

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A propos de l'auteur

C’est la découverte de la pochette de l’album « Killers » en 1981, ce rictus grimaçant dans les rues mal éclairées de l’East end londonien, œuvre de Derek Riggs, dessinateur attitré de la Vierge de Fer, qui fut à l’origine de mon parcours musical. Il me faudra toutefois attendre l’acquisition du single « Flight Of Icarus » en 1983 pour enfin découvrir la proposition musicale derrière l’illustration visuelle. C’est dans doute pour cela, qu’au-delà d’une passion pour un style musical, j’ai développé un goût prononcé pour l’iconographie et par extension, pour le soin apporté à présenter un album comme une œuvre globale. Un visuel, une musique, une narration – une parfaite invitation à des voyages immobiles fascinants. Du Heavy Metal au hard-rock plus globalement (dans toutes ses infinies composantes), en passant entre autres par le rock progressif, le jazz-rock, le trio-jazz, l’électro, le classique et sans oublier une certaine chanson française avec en premier lieu le grand Léo Ferré, poète post-moderne avant l’heure. De l’amour des mots est née une passion pour la littérature, des classiques contemporains (Montherlant, Gracq, Aragon) à l’anticipation (Serge Brussolo, l’auteur fétiche de mes nuits blanches avec sa contribution inestimable à la collection Fleuve Noir). Enfin, de la littérature au cinéma avec le plaisir à chaque fois renouvelé d’aller aux festivals de Gerardmer et Deauville chaque année. A l’heure de proposer ici quelques critiques d’albums ou autres, je garde à l’esprit la phrase de Prévert à Carné au sujet du film « Les Portes de la Nuit », « J’en ai marre de bosser dix mois sur un scenario pour me faire engueuler en dix lignes par un con de critique ». Tout est dit.

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