Twin Peaks
4.5TOP 2017

Il faudrait être sacrément téméraire pour aborder la saison 3 de Twin Peaks vierge de toute référence à l’univers d’une série qui révolutionna l’art télévisuel à l’orée des années 90. Pire, les 30 épisodes qui constituent cette portion initiatique déglinguée sont devenus, au fil des années, l’objet d’un culte comme on s’en fait peu. D’une première saison éblouissante ordonnée par le duo David Lynch / Mark Frost à la seconde, plus inégale, moins contrôlée aussi, on retiendra notamment le rendez-vous énigmatique promis 25 ans plus tard par la défunte Laura Palmer (objet de l’enquête principale) à l’agent spécial Dale Cooper…. Le temps que ce dernier soit possédé par l’esprit maléfique de Bob au point de briser d’un coup de tête rageur le miroir d’Orphée, les spectateurs se virent abandonnés avec tout un tas de questions entre les mains. Sans réponse. Et si le réalisateur revint à Twin Peaks dès l’année suivante, ce ne fut que dans le cadre, étroit, d’un préquel. Présenté au Festival de Cannes en 1992, Fire Walk With Me sera immédiatement et sans autre forme de procès, massacré par la même critique qui avait encensé le génie de Lynch deux ans auparavant avec Sailor et Lula (Palme d’Or). En changeant le ton et l’ambiance de Twin Peaks au cinéma, son créateur se vit simplement accusé d’assassinat artistique et conceptuel, de trahison. The end. Pourtant, le film posait les bases de son futur cinéma, tel le prototype vénéneux de Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001) et du jusqu’au-boutiste INLAND Empire, sa dernière œuvre en date, sorti en 2006.

En découvrant les premiers épisodes d’une saison 3 totalement écrite par le duo original et intégralement réalisée par David Lynch, le vertige s’impose. Comme un choc. Celui de revenir 25 ans en arrière, sur la promesse de Laura Palmer à Dale Cooper, pour tisser le lien. Celui, surtout, de découvrir des personnages sur qui le temps a inexorablement passé (Kyle MacLachlan,  Mädchen Amick, Sherilyn Fenn, Sheryl Lee, Ray Wise, David Duchovny et bien d’autres). Certains sont décédés avant ou après le tournage, comme Miguel Ferrer ou Catherine Coulson qui incarnait la femme à la bûche, partie après avoir tourné quelques scènes en septembre 2015 et dont les apparitions sont ici particulièrement émouvantes. D’autres n’ont pas souhaité revenir (Michael Ontkean qui incarnait le Shérif Truman) alors que de nouveaux venus font leur apparition. Des familiers de l’univers lynchéen (Laura Dern, Naomi Watts) et des nouveaux venus (Jennifer Jason Leigh, James Belushi, Monica Belucci, Tim Roth etc). Un casting impressionnant avec plus de 200 rôles au compteur…

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Twin Peaks

Kyle MacLachlan & Sherilyn Fenn

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Dès les premières minutes et malgré la musique du générique (Angelo Badalamenti), nous voici malmenés. Lynch ayant renoncé (provisoirement) à faire du « cinéma », le format de la série se pose entre l’univers du petit et du grand grand écran, s’affranchissant des frontières. La vision des premiers épisodes ne permet aucun doute : le réalisateur construit sa narration comme ses dernières œuvres. On pense évidemment à Mulholland Drive (projet de série avorté dont on sent ici la grande influence) avec une segmentation des séquences, une fragmentation temporelle et des indices éparpillés sans explications comme autant de pièces d’un grand puzzle dont nous aurons l’explication finale… ou pas. Surtout, il ne faut pas prendre Twin Peaks 2017 comme la suite directe des deux premières saisons. Trop de choses se sont joués entre temps. Cette nouvelle série se veut avant tout un film de 18 heures, découpé en tranches fascinantes, qui pourront déstabiliser les exégètes par les sauts géographiques opérés (New York, le Dakota) et le ton employé, nettement moins badins qu’auparavant. Dans ses premières heures, l’intrigue se voit quasiment débarrassée du second degré et du burlesque original. Comme si le mal s’était propagé au-delà de la petite ville pour gangrener le monde alentour et bien au-delà encore. Fire Walk With Me portait déjà les germes de cette vision à la fois sombre, violente et animale des choses. L’arbre maléfique aura poussé, se sera répandu et pour le prouver, Lynch ne s’épargne rien : sexe, meurtres, visions d’horreur, la palette du réalisateur version télévision s’est laissé contaminer par son univers cinématographique. Les références à ses propres films sont là (Eraserhead avec cet « arbre » qui parle, Sailor et Lula, Lost Highway, Mulholland Drive), mais également ses obsessions de toujours (démembrements, absurdité de la vie, dialogues abstraits, temps distendu) et sa fascination pour l’art contemporain intacte (la cage de verre)… le tout sans écraser le projet que beaucoup voyait comme un naufrage programmé.

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« Est-ce le futur, ou le passé ? »

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Si nous devrons juger de ce Twin Peaks nouveau au terme du dernier épisode, il faut reconnaître que les auteurs n’auront pas choisis la facilité du chloroforme nostalgique. L’univers original est pour le moment réduit au minimum, hormis l’abstraction de la Red Room, et si l’histoire semble indiquer que nous allons avant tout suivre l’éternelle lutte du bien (Dale Cooper) contre le mal (Mister C, son double maléfique et sociopathe), nulle doute que tous les éléments semés lors de ce préambule, et qui pourront séduire autant que faire douter, trouveront leur place dans cet immense labyrinthe cérébral. Et encore… tout l’art de Lynch tient dans cette faculté à perdre ses spectateurs et, malgré l’incompréhension, ne plus le lâcher par un pouvoir de fascination unique.

La suite nous dira si Twin Peaks était vouée à s’effondrer ou à s’adapter à son époque, elle qui inspira tant de scénaristes (Damon Lindelof, Nic Pizzolatto, JJ Abrams, David Chase etc.), ou à porter le mythe plus haut encore. Seules certitudes, nous retrouvons ici l’écriture typique du réalisateur, avec un humour moins présent certes, mais avec cet son art unique à produire du bizarre dans la banalité, flirtant avec l’horreur et le grotesque. La mécanique imprévisible éblouie encore. Son sens du cadre, ces idées fourmillantes (le très beau noir et blanc introductif) et le prodigieux travail sur le son offrent un prémisse esthétique de très, très haut niveau. Frustrant par ses aspects feuilletonesques mais jouissif dans les promesses qu’il entretient, David Lynch n’en finit plus de captiver avec les outils du cinéma.

TWIN PEAKS

Twin Peaks

Titre : Twin Peaks
Saison : 3

Showrunner : David Lynch, Mark Frost
Avec : Kyle MacLachlan, Mädchen Amick, Sherilyn Fenn, Sheryl Lee, Ray Wise…

Année de sortie : 2017
Durée : 18×60 min

Réalisation : David Lynch
Scénario : David Lynch, Mark Frost
Image : Peter Deming
Musique :  Angelo Badalamenti
Nationalité : États-Unis
Genre : Policier, Drame, Frantastique
Chaîne : ShowTime

Synopsis : Un meurtre a été commis à Twin Peaks, une petite bourgade de l’Etat de Washington en apparence tranquille. La jeune Laura Palmer est retrouvée morte nue au bord d’un lac, enveloppée dans du plastique. L’agent spécial du FBI, Dale Cooper, envoyé sur place pour démasquer le coupable, mène l’enquête avec le soutien du shérif local, Harry Truman. Ces investigations les amènent à révéler au grand jour les sombres secrets des uns et des autres. Pendant ce temps, d’inquiétants phénomènes se produisent… la saison 3 se déroule 25 ans plus tard…

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d’ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?