The Cameraman
5.0Chef-d'œuvre

The Cameraman (ou L’Opérateur, selon les sources) est à la fois un film enthousiasmant et triste à mourir. Enthousiasmant car il s’agit d’un chef-d’œuvre absolu, c’est comme ça… le quatrième enchainé coup sur coup par Buster Keaton après Sherlock Junior, Le Mécano de la “General” et Cadet d’eau douce ! Déprimant car il s’agit de son dernier grand film et malgré la promesse de la MGM, de l’ultime étape avant la grande descente artistique et personnelle (divorce, alcool etc.) orchestrée par l’avènement du parlant un an plus tôt avec Le Chanteur de Jazz (Alan Crosland, Gordon Hollingshead). Le public, toujours aussi prompt à consommer ce qu’on leur vend, allait revoir ses habitudes.

En attendant, sur The Cameraman, Buster Keaton conservera une dernière fois un contrôle (quasi) total : producteur, réalisateur, acteur avec, grande première, un véritable script comme ligne de fuite. La fluidité narrative s’en ressent. Le discours, maitrisé, narre les aventures rocambolesques de Shannon, un jeune cameraman ce qui ne manque pas de provoquer un petit pincement au cœur tant ses mésaventures collent à celles, bien réelles, de Keaton lui-même. Cette difficulté à se faufiler entre les pontes de la MGM, caméra à la main, est tellement symbolique d’une situation professionnelle en décrépitude étroite que l’on est soudain envahit par une forme de spleen aboslu face à cette mise en abime d’un génie abimé. Cela étant, Buster Keaton déploie également tout son art de la gestuelle et du mouvement. Au millimètre. Que ce soit dans un espace confiné (une cabine de plage) ou lors de courses poursuites d’une grâce incroyable, il joue d’un naturel extravagant qui ne lasse pas d’étonner quatre-vingt dix ans plus tard. Burlesque du geste, Keaton n’oublie pas d’incorporer quelques belles réflexions sur le pouvoir de l’image (le héros se rend compte à quel point il est facile de bidouiller le réel) et des effets possibles (split-screen, surimpression, vitesse, travelling d’une audace folle via la chute d’un échafaudage). A l’aide de son petit singe, il rapproche symboliquement la manivelle de la caméra d’une gâchette de mitraillette. Cette arme au poing qui, tel le son, assassine le muet. Quoi qu’il en soit, l’imaginaire doit l’emporter comme le démontre avec flamboyance la partie de baseball sans adversaires ni accessoires. Du grand art !

Pourtant, l’histoire du Cameraman tint à peut de chose. Personnage de loser attachant, le dernier plan exigé par le studio osait montrer un Buster Keaton souriant. Le résultat fut catastrophique lors des pré-projections. Le public ne supportait pas de voir cette nouvelle version de « L’homme qui ne rit jamais ». Même si le studio fit machine arrière, le comique se montrait définitivement prisonnier de son image et la volonté de la MGM d’en faire un héros plus « sympathique » était vouée à l’impasse. Considéré comme un film perdu, détruit en 1967, avant d’en redécouvrir une copie un an plus tard à Paris, The Cameraman démontrait son pouvoir burlesque basé sur le mouvement contrarié. Cette science du gag faisait de lui un scientifique du comique. Un style qui ne pouvait malheureusement pas survivre à l’arrivée du parlant. Associé par la suite à des partenaires bavards, noyés dans des jeux de mots vaseux, tronqué, exploité, Buster Keaton n’eut plus jamais l’occasion de se convertir au langage parlé sans décharger son comique de toute sa poésie, contrairement à son rival cinématographique Charlie Chaplin qui sut s’adapter sur le tard, pour un temps, aux contingences de son époque. Leur réunion sur Les Feux de la Rampe (Charlie Chaplin, 1952), glorieuse ode aux losers généreux et géniaux, n’en sera que plus belle. Mais ceci est une autre histoire…

THE CAMERAMAN de Buster Keaton & Edward Sedgwick

The Cameraman - Buster Keaton (1928)

Titre : L’opérateur
Titre original : The Cameraman

Réalisé par : Buster Keaton & Edward Sedgwick
Avec : Buster Keaton Marceline Day Harold Goodwin…

Année de sortie : 1928
Durée : 75 minutes

Scénario : Clyde Bruckman, Lew Lipton et Byron Morgan, Joseph Farnham (intertitres), Richard Schayer (continuité)
Image : Reggie Lanning, Elgin Lessley
Montage : Hugh Wynn, Basil Wrangell

Nationalité : États-Unis
Genre : Comédie burlesque
Format : Noir et blanc – film muet

Synopsis : A New-York, les débuts de Shannon comme reporter d’une compagnie d’actualités cinématographiques sont désastreux. Encouragé par Sally, la secrétaire de la compagnie, il s’impose en tournant une émeute dans le quartier chinois. Ensuite, il sauve Sally évanouie lors d’un accident de hors-bord ; exploit que s’attribue un lâche, mais un singe avait tourné la manivelle de l’appareil de Keaton et filmé la scène…

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A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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