Silence
4.0Note Finale

Quand un cinéaste du calibre de Martin Scorsese revient pied au plancher dans le cercle de ses obsessions matricielles, cela donne Silence, démonstration narrative de deux heures quarante et une minutes, pleine de bruits et de fureur. Le titre serait un oxymore s’il n’appuyait sur la plaie béante d’un paradoxe insondable : au vacarme d’un monde brutal et rempli de souffrance qui interroge sur le divin, comment obtenir une autre réponse que le silence absolu d’un Dieu décidément insaisissable ? Après 20 ans de maturation sur le projet, le réalisateur touche du doigt le mystère du mystique.

Pour l’histoire (il en faut une), la disparition du père Ferreira (Liam Neeson, impeccable) en plein Japon du XVIIème siècle – en 1633 pour être exact – va enchaîner les trajectoires meurtries des pères Rodrigues (Andrew Garfield, intense) et Garupe (Adam Driver, ascétique) partis à sa recherche dans un pays où le christianisme est devenu illégal et puni d’atrocités. Certains pourront évoquer Mission (Roland Joffé, 1986) dans cette quête de jésuites partis en terre inconnue à la recherche d’une grâce impossible, de la rédemption (thème central de l’œuvre de Scorsese), d’un signe de Dieu, d’une absolution face à la violence d’une société traditionnelle traitée visuellement avec sens pictural absolument remarquable. La culture cinématographique du réalisateur lui permet de mettre en œuvre ses axes référentiels des grands auteurs japonais, ce sens de l’espace et du cadrage, qui sait observer les choses avec ce talent, inouïe, de la composition. On pense à Kurosawa évidemment, celui de Ran et Kagemusha, pour qui Scorsese avait tourné un segment de Rêves (1990) dans le rôle de Vincent Van Gogh.

A ce jour, Silence est probablement son film le plus épuré, le moins sujet aux excès visuels, au spectaculaire. Nous sommes loin d’un Raging Bull ou d’un After Hours épileptique. Gavé d’une sérénité méditative, le film donne à réfléchir sur le monde actuel autant qu’il est intime à son auteur, convoquant ses démons pour mieux les affronter (dépression, doute, addictions). En traitant du Cosmos à hauteur d’hommes, le cinéaste convoque ses propres angoisses existentielles, les agitations attenantes et tente de résoudre l’impossible équation à travers des arguties narratives plutôt osées et une forme sous ascèse jamais anémiée. Concentré autour des bruits et des ambiances, Scorsese place le spectateur dans la même position que son protagoniste principal, isolé avec ses convictions vacillantes. Basé sur un roman écrit par le japonais Shusaku Endo, le film se veut aride, une profession de foi d’une grande richesse visuelle et d’une subtilité sonore qui transforme la bande-originale de Kathryn et Kim Allen Kluge en une fascinante symphonie de sons de la nature qui permet à un immense cinéaste de scruter l’invisible face au crépuscule.

« C’est dans le silence que j’ai entendu sa voix »

Et si le film n’atteint pas tout à fait l’état de grâce attendu, on retrouvera ses thématiques fourmillantes (oppression, persécution, clandestinité, choc culturel, croyances), sa vision hantée, à la fois austère et pleine de ferveur, comme une leçon de cinéma, sans prosélytisme et d’une intelligence folle. Entre les errements spirituels et la nature, celle des hommes et celle qui nous entoure, la violence fait rage, interroge, questionne au plus profond, quitte à côtoyer la folie. Porté par des acteurs magnifiques (Issey Ogata et son étonnante composition d’inquisiteur), Silence n’est pas exempte de problèmes rythmiques, d’arcs narratifs expédiés (le père Garupe notamment) et si Martin Scorsese flirte parfois avec le trop théorique, il complète idéalement un triptyque commencé avec La Dernière Tentation du Christ (1987) et Kundun (1999).

Porté par une étonnante humilité pour un film porté depuis plus de vingt ans, Silence inscrit l’ambiguïté des croyances à bout de compassion, suspend le temps lorsqu’il doit renier son Dieu, place la trahison au centre comme une faute nécessaire, une souffrance intime pour guérir celle des autres. Martin Scorsese évoque ces questionnements complexes avec force, sans esquisser la moindre prétention d’y répondre. Il fait ainsi de ses personnages christiques et sacrificiels des êtres humains avant tout.

SILENCE de MARTIN SCORSESE

Silence - Martin Scorsese (2016)

Titre : Silence
Titre original : Silence

Réalisé par : Martin Scorsese
Avec : Andrew Garfield, Liam Neeson, Adam Driver, Yōsuke Kubozuka, Issei Ogata…

Année de sortie : 2017
Durée : 161 minutes

Scénario : Jay Cocks et Martin Scorcese, d’après Silence de Shūsaku Endō
Montage : Thelma Schoonmaker
Image : Rodrigo Prieto
Musique : Kathryn et Kim Allen Kluge
Décors : Dante Ferretti

Nationalité : États-Unis
Genre : Comédie musicale
Format : Couleurs (Fujicolor) – 35 mm – 2,35:1 – Son Dolby numérique

Synopsis : XVIIème siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d’ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?