Midnight Special
5.0Chef-d'œuvre

Comment faire du neuf avec de l’ancien ? De cette équation, classique, Jeff Nichols propose une vision totalement réussie de cette S.F. humaniste qui traverse l’œuvre de Steven Spielberg (Rencontre du Troisième Type, ET, Sugarland Express), paternel cinématographique dans la ligne de mire du cinéaste, tout comme ses confrères Christopher Nolan et JJ Abrams. Quatrième film d’une carrière qui n’en finit pas de nous écarquiller les yeux, Midnight Special situe une fois encore son action au Texas, centre du monde d’une dramaturgie géographiquement délimitée. Après le drame familial Shotgun Stories (2007), Take Shelter (2011) et Mud (2012), le voici qui replonge dans cette ambiance du sud, peuplé ici de flics et de membres d’une obscure secte (Le Ranch) tenue par un certain Calvin Meyer (Sam Shepard). Une Amérique qui plante ses archétypes de thriller en semant des cailloux sur l’asphalte d’un road movie taillé dans le granit. Qu’il s’agisse des fausses pistes envoyées aux spectateurs (s’agit-il de kidnapping, de banditisme sans foi ni loi, de terrorisme sectaire ?) ou des indices laissés à interprétation, le thriller pur et dur se permet de dévier largement à la demie heure de jeu pour basculer définitivement dans la science-fiction lors d’un double final spectaculaire et intérieur.

Comme toujours chez Jeff  Nichols, le propos se déploie sur des thématiques universelles (la famille, les croyances, les rites), personnelles (la paternité), des questions légitimes (l’enfant est-il humain, extra-terrestre, mutant, le fruit d’une expérience ?) et des axiomes psychologiques forts (cognition sociale et conception de la réalité). Pour appuyer le propos, la direction d’acteurs privilégie les regards et les gestes à la parole avec une mention pour le casting, parfait, notamment le superbe duo formé par Roy Tomlin (Michael Shannon, impressionnant) et Lucas (Joel Edgerton). Ce dernier porte à lui seul le regard du spectateur. Ancien ami perdu de vue, totalement acquis à la cause des fugitifs après avoir vécu « l’expérience », indescriptible, de cette lumière surnaturelle entrevue à travers les yeux d’Alton (Jaeden Lieberher, tout en subtilité). Une dévotion aveugle, totale, qui intrigue et captive sans que rien ne soit expliquer. C’est ici  le paradoxe du film – et sa force – car rien n’a vraiment besoin d’explications tant la trame narrative suit le chemin de la fable, portée par une réalisation qui parvient à transformer l’incroyable en champs du possible.

Sur un rythme qui sait prendre son temps pour installer ses climats et sa tension, palpable, Midnight Special déploie une intelligence visuelle qui n’en fait jamais trop avec une précision du cadre et des mouvements impressionnante. Cela permet au film de se faufiler entre drame intimiste et surnaturel. Son aisance, sa logique, son évidence ne sont jamais mises en défaut. Les quelques séquences d’action restent filmées avec un art consommé de l’efficacité et de la surprise, rejetant tout effet trop démonstratif parasite (chute du satellite, fusillade, poursuite). La musique de David Wingo, à la fois lancinante et atmosphérique, fait écho aux bandes originales de John Carpenter, autre référence prégnante (Starman notamment) dans cette science de la mise en scène à la fois classique, sèche et moderne. Il y a du Howard Hawks chez Jeff Nichols et son style, sans être trop académique pour autant, parvient à planter scrupuleusement l’action dans des décors quotidiens nourris au merveilleux.

Si quelques prémices fantasmagoriques étaient développées sur Take Shelter, on pouvait malgré tout se poser quelques questions quant aux capacités du cinéaste à aborder (absorber) un genre tellement revisité. Mais cette histoire d’un père et de son fils en cavale, les relations taiseuses avec le copain rectiligne et la mère (Kirsten Dunst), douloureuse et fervente, cette vision naïve jusque dans sa représentation de l’extraordinaire font mouche. En refusant le spectaculaire à tout prix, Jeff  Nichols réussi l’introspectif. Poignant, fascinant, elliptique plutôt qu’épileptique, transi et halluciné, sombre et lumineux à la fois (le choix du 35 mm accentue le noir profond des nuits texanes), Midnight Special n’invente pas mais souffle avec bonheur sur les braises des classiques dont il s’inspire. Et la grande réussite de ce fulgurant mystère impose définitivement un cinéaste majeur. Chef-d’œuvre.

MIDNIGHT SPECIAL de JEFF NICHOLS

Midnight Special - Jeff Nichols (2016)

Titre : Midnight Special
Titre original : Midnight Special

Réalisé par : Jeff Nichols
Avec : Michael Shannon, Jaeden Lieberher, Kirsten Dunst, Joel Edgerton, Adam Driver, Sam Shepard…

Année de sortie : 2016
Durée : 111 minutes

Scénario : Jeff Nichols
Montage : Julie Monroe
Image : Adam Stone
Musique : David Wingo
Décors : Chad Keith

Nationalité : États-Unis
Genre : Science-Fiction
Format : Couleur – 2.35.1

Synopsis : Fuyant d’abord des fanatiques religieux et des forces de police, Roy, père de famille et son fils Alton, se retrouvent bientôt les proies d’une chasse à l’homme à travers tout le pays, mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. En fin de compte, le père risque tout pour sauver son fils et lui permettre d’accomplir son destin. Un destin qui pourrait bien changer le monde pour toujours…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?