L'impossible Monsieur Bébé
5.0Chef-d'œuvre

Voici l’exemple parfait du paradoxe artistique et de l’injustice réparée. L’impossible Monsieur Bébé, aujourd’hui considéré comme l’un des plus grandes comédies américaines fut un bide noir à sa sortie. Un flop orchestré par une campagne de presse lancée à pleine allure contre son actrice principale : Katharine Hepburn. La raison ? William Randolph Hearst, magnat incontesté de la presse (qui servira de modèle à Orson Welles pour son Citizen Kane) qui déteste copieusement la comédienne. Pourquoi ? Qu’importe ! Cette acrimonie la flanquera toutefois du sobriquet un poil méprisant de « poison du box-office » ce qui poussera la future star à fuir la RKO et, revanche classe, glaner au fil des années pas moins de quatre oscars. Un record. Mais nous n’en sommes pas là et « Bringing Up Baby » (son titre original) se voit donc enfoncé de toutes parts alors qu’il brille de mille feux. Katharine Hepburn et Cary Grant étaient réunis à l’écran pour la première fois (nous les retrouverons deux ans plus tard dans Indiscretion, autre chef d’œuvre signé cette fois George Cukor) devant la caméra de Howard Hawks qui avait déjà livré un standard certifié, Scarface en 1932. Surtout, le réalisateur qui avait opéré les prémices de la « Screwball Comedy » (traduire comédie loufoque) avec l’inégal Train de Luxe en 1934 allait exploser le budget du film… au point d’être viré par la suite des prestigieux studios RKO. Décidément…

Avec L’impossible Monsieur Bébé, nous suivons les aventures échevellées de David Huxley (Cary Grant), un paléonthologue distrait qui a prévu de se marier avec Alice, sa secrétaire insupportablement coincée. Ni sexe, ni nuit de noce, le contrat est clairement moribond. Mais une rencontre avec Susan Vance, riche héritière pour le moins excentrique (Katharine Hepburn), et son léopard domestique va évidemment jouer la confusion dans l’existence millimétrée de notre héros. Tels des grains de sable dispersés dans une machinerie trop bien huilée. Pauvre David ! Si cela ne suffisait pas, George le cabot lui dérobe le dernier vestige du brontosaure qu’il reconstitue patiemment. Et voici le scientifique coincé entre deux femmes diamétralement opposées, à la recherche de cet os (traduction littérale de « bone »), comme un subtil subterfuge pour contourner les ligues de vertue de l’époque en jouant de la métaphore phallique dans le dos du Code Hays. Le scénario de Dudley Nichols est aux petits oignons. Pour mémoire, Nichols était le scénariste fétiche de John Ford et le premier à refuser un oscar (pour The Informer, 1935). Autant dire qu’il restait un iconoclaste peu enclin aux dialogues ampoulés ou aux prises de tête philosophiques. L’efficacité avant tout ! Cette qualité permet au film de se concentrer sur son intrigue halletante, frénétique, enchaînant les situations cocasses, fantaisistes, le tout porté par un ping-pong de dialogues brillants, verbeux mais superbement rythmés avec des comédiens au sommet de leur maitrise.

La force de Hawks sera de jouer sur une inversion comportementale des personnages et des animaux. Faux semblants. Le fox-terrier est une teigne face à cette crème de léopard. De même, Katharine Hepburn, dotée d’une très forte personnalité (elle sera coachée par Walter Carlett, un as du vaudeville), mène ici la danse – ce qu’elle refera dans ses duos avec Spencer Tracy – en source inépuisable de catastrophes, face à un Cary Grant qui n’hésite pas à se travestir dans une robe de chambre, premier « coming out » détourné de l’acteur pour un public alors loin d’imaginer une autre image de l’acteur que celle d’un sex symbol. Pourquoi cet accoutrement ? « Because I turned gay all of a sudden! » (parce que je suis soudainement devenu gay). Parce que je suis devenu gay. Vertigineux. Mais Cary Grant ne s’arrête pas là, en prenant Harold Lloyd comme modèle (les lunettes, la gestuelle), il donne à son personnage tout l’abattage comique nécessaire. Ses mimimiques de gentil ahuri et d’hurluberlu font le reste autour de gags pétaradants. Un modèle qu’il n’hésitera pas à reprendre pour Arsenic et Vieilles Dentelles (Capra, 1944) et Chérie, je me sens rajeunir (1952) du même Hawks.

Pas de temps mort. Ça fuse. Ça provoque. Ça pétille. Pas un personnage ne semble normal. Ce côté hystrionique fut pour le réalisateur l’une des raisons de l’insuccès du film à sa sortie. Peut-être… toujours est-il qu’à le revoir aujourd’hui, ce qui saute aux yeux reste la maîtrise absolue des éléments. Hawks livre une machine de guerre comique qui vise juste à chaque instant, doublée d’une vision des relations hommes-femmes qui détonait sévèrement dans un Hollywood largement dépravé. Cette image de la femme, forte, indépendante et maitresse de son destin restera l’une des marques de fabrique du futur réalisateur des Hommes Préfèrent les Blondes (1953) et de Rio Bravo (1959), le personnage de Feathers dans ce dernier film (Angie Dickinson) étant l’une des quintessences les plus emblématiques de ce postulat. Mais ceci est une autre histoire…

L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ de HOWARD HAWKS

L'impossible Monsieur Bébé (1938)

Titre : L’Impossible Monsieur Bébé
Titre original : Bringing Up Baby

Réalisé par : Howard Hawks
Avec : Katharine Hepburn, Cary Grant…

Année de sortie : 1938
Durée : 102 minutes

Scénario : Dudley Nichols
Montage :  George Hively
Image : Russell Metty
Musique :  Roy Webb
Décors : Darrell Silvera

Nationalité : États-Unis
Genre : Comédie
Format : N&B

Synopsis : David Huxley, un paléontologue, est fiancé à sa secrétaire Alice. Susan, rencontrée lors d’une partie de golf, est également sensible au charme félin de David. Hélas, M. Bébé ne quitte pas la jeune femme d’une semelle. Enfin, d’une patte, car M. Bébé est un léopard…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?