Les Rapaces
4.5Chef-d'œuvre

Pour cette année 1924, le choix du film de l’année se posait entre Sherlock Junior de Buster Keaton, moyen métrage de 44 minutes au garrot, d’une intelligence folle, d’un burlesque permanent, d’une légèreté improbable et un film maudit, un vrai, Les Rapaces (Greed), signé par un réalisateur maudit, Erich Von Stroheim, résultat d’une production maudite et d’un tournage maudit, d’un montage maudit à son tour. Ceci dit, malgré cette cavalcade à la malédiction digne d’une série Z, nous avons ici un authentique chef d’œuvre naturaliste, jusqu’au-boutiste, mutilé de la tête aux pieds, à tel point que ce premier film produit par la Metro Goldwyn Mayer passera de 9h30 (soit 42 bobines) à 5h avant d’être châtré pour de bon et taper les 2h20 pour son exploitation commerciale la plus connue (une version restaurée de près de quatre heures faite à partir d’images fixes retrouvées sortira en 2005 sous la houlette du spécialiste Rick Schmidlin).

Cette “dernière” version sera évidemment reniée par Erich Von Stroheim qui la comparera avec sa subtilité poétique légendaire à « un cadavre dans un cimetière ». Surtout, celui qui était arrivé à Hollywood puis passé de cascadeur à réalisateur borderline en un tournemain (à grand renfort de mythomanie sur sa supposée filiation aristocratique), ne pardonnera jamais à Louis B. Mayer et surtout Irving Thalberg, mythique producteur exécutif de la MGM, d’avoir ruiné son grand œuvre et, accessoirement, sa carrière de cinéaste.

Mais quel est cette monstruosité faite film ? Et bien le pitch s’avère des plus classiques puisqu’il s’inspire d’un roman de Frank Norris racontant l’histoire d’amour (si, si) entre John MacTeague, un dentiste charlatan et Trina, une jeune femme pudique. Lorsque celle-ci remporte un chèque de 5000 dollars à la loterie, son avarice exacerbée (la bougresse refuse de dépenser l’argent, même dans la misère), additionnée à la crétinerie belliqueuse de son mari, va les mener tous deux à la destruction mutuelle puis, chemin de croix aidant, à la mort. CQFD. On pense à Zola évidemment dans cette tragédie sur fond de misère des immigrants mais la vision de l’humanité version Von Stroheim frôle ici le sadisme (le héros passe du sauvetage d’un oiseau au meurtre de sang-froid), la perversité machiste, le fétichisme, le glauque (rendez-vous galant dans les égouts) la folie pure dans sa vision du rêve américain spolié par l’obsession de la richesse. Tout cela fit plus froid dans le dos que véritablement chaud au cœur. Cette image du monde peut encore sembler schématique. Elle est surtout désespérée, désespérante et sans issue. Et au milieu coule une rivière nommé avidité (le fameux Greed récurrent). Erich Von Stroheim avait d’ailleurs réparti son film sur trois axes, ajoutant à l’histoire de couple avide, celle d’une servante mexicaine et d’un brocanteur juif ainsi que les pérégrinations de deux retraités passant leur temps à s’observer. On ne saura jamais quelle allure pouvait avoir la version originale des Rapaces. À quelques exceptions, les chutes finiront dans la récup’ du métal argentique. D’ici, ses aspects surréalistes ont donc quasiment disparus. Reste un symbolisme exacerbé réduisant la vie au pire écheveau comme en témoignent, notamment, la monstruosité incarnée des invités du mariage ou une nuit de noce quasi mystique où ne surnage qu’un sentiment de peur et de déliquescence bestiale (morsures, instincts reptiliens) pour finir comme des insectes brûlés par leurs appétits matérialistes morbides.

D’une fluidité confondante, la mise en scène d’Erich von Stoheim joue d’un montage brillant, d’accessoirisation subtile, de ses décors étouffants, même lorsqu’ils sont ouverts sur la nature… hostile. Les personnages restent ainsi prisonniers de leurs pulsions. Les méthodes du réalisateurs détonnèrent également de l’autre côté de l’Atlantique, poussant techniciens et acteurs dans des retranchements physiques inédits. L’acteur principal, Gibson Gowlands passa ainsi plusieurs semaines à l’hôpital suite au tournage infernal (chaleur, épuisement) dans la Valée de la Mort pour la fameuse scène du désert…

Tout ceci fait que Les Rapaces n’est pas un film comme les autres. Génial brouillon, il compte désormais parmi le très peu glorieux Top Ten des « films perdus » de l’American Film Institute, mais reste un de ces films qui dépassent le simple cadre du cinéma. Il reste impossible de le regarder sans recontextualiser, ni recadrer toute l’historique mythique (mythologique ?) qu’il bâtit autour de lui jusqu’à la trainer comme un boulet. Certes, Erich von Stroheim réalisera encore cinq films, dont La Veuve Joyeuse dans la foulée (1925) mais tous connaîtront des destins quasi similaires : The Honeymoon (1926) sera perdu, La Reine Kelly (1928) inachevé et son unique film parlant, Hello, Sister! (1932) se verra à son tour mutilé au point de mélanger son travail avec des retakes tournés par Alfred Werker, Alan Crosland et Raoul Walsh. En réalité, Erich von Stroheim passera la fin de sa carrière à balader son génie et son physique hypnotique au gré de productions aux talents divers dont la plus noble et connue restera son incarnation habitée du Capitaine von Rauffenstein dans La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937). Cette addition fait de lui un des artistes les plus incompris du septième art, un des plus censurés, à la manière d’Orson Welles, avec qui il partageait nombre de points communs dont cette immédiate, cette indiscutable et inexplicable fascination collective. Mais ceci est une autre histoire

LES RAPACES de Erich von Stroheim

Les Rapaces - Erich von Stroheim (1924)

Titre : Les Rapaces
Titre original : Greed

Réalisé par : Erich von Stroheim
Avec : Zasu Pitts, Gibson Gowland, Jean Hersholt…

Année de sortie : 1924
Durée : 140 minutes, 239 minutes (restauré), 530 minutes (version originale perdue)

Scénario : Erich von Stroheim, June Mathis, Frank Norris (roman)
Image :  William H. Daniels et Ben F. Reynolds
Montage : J. W. Farnham

Nationalité : États-Unis
Genre : Drame
Format : Noir et blanc – film muet

Synopsis : Mac Teague, un naïf dentiste, rencontre à San Francisco une jeune fille fiancée à l’un de ses amis…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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