Le Cas Richard Jewell
4.3TOP 2020

L’histoire avait bruité à l’époque. Celle de ce vigile, Richard Jewell, qui signala la présence d’une bombe lors d’un concert en marge des JO d’Atlanta en 1996, héros d’un jour puis, par la puissance néfaste du FBI et de la presse, ennemi public numéro un jusqu’à la lie. Dans son entreprise de déconstruction, reconstruction, de la mythologie héroïque américaine, Clint Eastwood poursuit après le hiatus de La Mule sa collection de biopics paradoxaux. Après le polémique American Sniper, l’aérien Sully, le loupé 15h17 pour Paris, voici Le Cas Richard Jewell qui saura remettre les pendules nécrophages à l’heure. A 89 ans, le réalisateur n’a rien perdu de sa verve, concentre son savoir-faire et prouve une fois encore qu’il sait reconnaître une bonne histoire et mieux encore, la raconter. Clint Eastwood joue une fois encore des clair-obscur et n’épargne jamais son personnage principal de cette ambiguïté qui en fit le coupable idéal. En cela, il parvient à ménager un suspense dont le sujet était a priori purgé, tout en distillant par petites touches, un sens du malaise évident. Sans jamais faire de Richard Jewell un saint ou le parfait innocent, le film n’hésite pas à creuser ces zones grises si chères au réalisateur. Et si la justice et l’injustice se retrouvent au cœur de son dispositif, son personnage principal archétypal, collectionneur d’armes, idéaliste dans ce que l’Amérique a de plus profond, n’hésite pas à arborer, aux tréfonds des accusations, un respect pour des institutions qui souhaitent le griller sur la chaise électrique pour avoir voulu sortir de l’anonymat. Il faut alors que son avocat, Watson Bryant (Sam Rockwell, impeccable de coolitude) le pousse à bout pour lui faire comprendre à quel point son histoire est un jeu de dupes dont il serait la victime idéale et sacrificielle.

Comme dans Sully, Clint Eastwood ne fait pas dans la dentelle pour casser la gueule aux institutions de l’Etat avec un enquêteur cruel et retord, Tom Shaw (Jon Hamm) à la fois peu regardant côté déontologie et carrément dégueulasse quand il s’agit de salir la réputation d’un homme qui le dégoûte. A côté, la journaliste Kathy Scruggs (Olivia Wilde), reporter à l’Atlanta Journal Constitution ne s’embarrasse pas non plus d’éthique pour chasser le scoop à grand coups de cynisme sans état d’âme. Ou quand les autorités et les médias copulent pour mieux renforcer leur mépris des anonymes. Un mépris qui suinte lors de la séquence de la « Macarena ». Face à ce duo « maléfique », le quatuor formé par Richard, sa mère (Kathy Bates, admirable), Watson Bryant et son assistante Nadya (Nina Arianda), tente de survivre pendant plus de quatre-vingts jours aux investigations parfois dérisoires. Dès lors, thriller et film politique, au sens noble du terme, Le Cas Richard Jewell nous expose alors le supplice d’un innocent consciencieux, dont les excès de zèle purent à la fois sauver des vies et le faire passer pour un type un peu bizarre. A part. Les vieux démons sont toujours là.

Le style de Clint Eastwood se pose naturellement sur cette histoire qui évite le sensationnel pour mieux traiter du profond. La tension est là. Palpable. L’émotion transpire. Bouleverse. En quête de dignité et de vérité, Richard Jewell vacille. Pour mieux marquer les a priori, les moqueries, les insinuations et toutes ces certitudes qui s’effondrent, la rigueur des cadres, de la photographie entre ombres et lumière signée Yves Bélanger, du montage, tout en fluidité, insistent sur l’essentiel, ne grossit jamais le trait, ne force pas les choses. La narration, limpide, selon Clint Eastwood peut alors naviguer sur les traces de l’homme ordinaire magnifié par Howard Hawks, Frank Capra ou Arthur Penn. Limpide, le film se fait fable, triture la complexité de l’être avec une sincérité désarmante, un sens de l’épure qui sait prendre son temps sans le perdre.

Paul Walter Hauser interprète ce Richard Jewell pétri de contradictions (comme peut l’être l’Amérique), en perpétuelle lutte intérieure. Entre frustration et incompréhension. A fleur de peau. Sa prestation est bouleversante à l’image de ce film réquisitoire, bel objet d’une filmographie admirable et passionnante.

ENGLISH VERSION

RICHARD JEWELL

The story had broken at the time. The story of the security guard, Richard Jewell, who reported a bomb at a concert during the Atlanta Olympics in 1996, a hero for a day and then, by the evil power of the FBI and the press, public enemy number one to the last. In his enterprise of deconstruction – reconstruction of American heroic mythology, Clint Eastwood continues after the hiatus of The Mule his collection of paradoxical biopics. After the controversial American Sniper, the aerial Sully, the missed The 15:17 to Paris, here is Richard Jewell. At 89 years old, the director has lost none of his verve, concentrates his know-how and proves once again that he knows how to recognize a good story and even better, how to tell it. Clint Eastwood once again plays chiaroscuro and never spares his main character from the ambiguity that made him the ideal guilty. In this, he manages to create a suspense whose subject was a priori purged, while distilling by small touches, a sense of obvious uneasiness. Without ever making Richard Jewell a saint or the perfect innocent, the film does not hesitate to dig into those grey areas so dear to the director. And if justice and injustice are at the heart of his device, his archetypal main character, weapons collector, idealist in the deepest part of America, does not hesitate to show, at the bottom of the accusations, a respect for institutions that want to burn him on the electric chair for wanting to come out of anonymity. Then his lawyer, Watson Bryant (Sam Rockwell, impeccable coolness) has to push him to the limit to make him understand how much his story is a fool’s game of which he would be the ideal and sacrificial victim.

As in Sully, Clint Eastwood doesn’t go out of his way to smash the state institutions with a cruel and twisted investigator, Tom Shaw (Jon Hamm) who is both unethical and downright disgusting when it comes to sullying the reputation of a man who disgusts him. On the other hand, Kathy Scruggs (Olivia Wilde), a reporter for the Atlanta Journal Constitution, is also unethical when it comes to chasing down the scoop with cynical cynicism. Or when the authorities and the media copulate to reinforce their contempt for the anonymous. A contempt that oozes during the “Macarena” sequence. Faced with this “evil” duo, the quartet formed by Richard, his mother (Kathy Bates, admirable), Watson Bryant and his assistant Nadya (Nina Arianda), tries to survive for more than eighty days to the sometimes derisory investigations. From then on, a thriller and political film in the noble sense of the word, Richard Jewell exposes the ordeal of a conscientious innocent man whose overzealous efforts both saved lives and made him look like a slightly bizarre guy. Apart from that… the old demons are still around.

Clint Eastwood‘s style is naturally based on this story, which avoids sensationalism in order to deal with the deep. The tension is there. Palpable. Emotion is perspiring. Overwhelming. In search of dignity and truth, Richard Jewell wavers… To better mark the mockery, the insinuations and all these certainties that collapse, the rigour of the frames, of Yves Bélanger‘s photography between shadows and light, of the editing, all in fluidity, insist on the essential, never magnifies the line, never forces things. The narration, limpid, according to Clint Eastwood, can then navigate in the footsteps of the ordinary man magnified by Howard Hawks, Frank Capra or Arthur Penn. So, the movie becomes a fable, weaving the complexity of being with a disarming sincerity, a sense of simplicity that knows how to take its time without losing it.

Paul Walter Hauser plays this Richard Jewell full of contradictions (as America can be), in perpetual inner struggle. Between frustration and incomprehension. On the edge of his skin. His performance is shocking, just like the film indictment, the beautiful object of an admirable and fascinating filmography.

Le_Cas_Richard_Jewell - Clint Eastwood (2020)

Titre : Le Cas Richard Jewell
Titre original : Richard Jewell

Réalisé par : Clint Eastwood
Avec : Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Olivia Wilde, Jon Hamm, Kathy Bates…

Année de sortie : 2019 (US), 2020 (France)
Durée : 129 minutes

Scénario : Billy Ray
Montage: Joel Cox
Image : Yves Bélanger
Musique : Arturo Sandoval

Nationalité : États-Unis
Genre : Thriller

Synopsis : En 1996, Richard Jewell fait partie de l’équipe chargée de la sécurité des Jeux d’Atlanta. Il est l’un des premiers à alerter de la présence d’une bombe et à sauver des vies. Mais il se retrouve bientôt suspecté… de terrorisme, passant du statut de héros à celui d’homme le plus détesté des Etats-Unis. Il fut innocenté trois mois plus tard par le FBI mais sa réputation ne fut jamais complètement rétablie, sa santé étant endommagée par l’expérience...

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A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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