Joker
4.3TOP 2019

Le cocktail était improbable. Une équation à multiples inconnues qui vient pourtant d’ouvrir une parenthèse dans le temps abstrait d’un Hollywood corseté aux jumelles siamoises que sont la bien-pensance et la bienséance. OK ! Dans le genre, c’est plus probablement le fruit de circonstances exceptionnelles, voire de planètes alignées, qui auront fini par donner l’un des films les plus commentés de l’année dans une emphase parfois proche du grand n’importe quoi. Démonstration spectaculaire de la lutte des classes, de l’état d’un monde en décrépitude, de la plongée dans la psyché dérangée d’un sociopathe au sortir de sa chrysalide ou l’œuvre inattendue d’un faiseur de comédies sans grande inspiration, la matière à discussion n’en finit pas de s’amalgamer au gré des obsessions que l’on voudra bien y apporter. Que les fans de super-héros ne se rassurent pas, Joker n’a rien d’un ersatz attendu.

Fash-back ! Quand Todd Phillips débute l’écriture du script avec Scott Silver (8 Mile, Fighter) sur la Némésis la plus cintrée et appréciée de l’univers Batman, les premiers signes d’intérêt font leur apparition. Poliment. Avec l’ombre tutélaire d’un Martin Scorsese un temps associé en tant que producteur exécutif, les choses commencent ensuite à prendre de l’épaisseur. Puis vint la rumeur frissonnante d’un Leonardo di Caprio dans le rôle titre avant que Joaquin Phoenix ne se joigne à la danse macabre. Tout ceci était décidément intriguant mais quelques esprits chagrins ne pouvaient s’empêcher de regarder la chose de façon biaisée. Joker serait le fruit d’un petit faiseur qui cachetonne au fil de films au mieux sympathiques (Very Bad Trip), au pire franchement gênants (Road Trip, Retour à la Fac). Un objet vicié à la naissance. Or, les premières images puis une bande annonce choc propagera la rumeur sur un public chauffé à blanc. Le degré d’attente pétera son compteur. Un Lion d’or à la Mostra de Venise plus tard, le film est déjà devenu quelque chose d’atypique, de hors norme. Cela n’en fait pas un chef d’œuvre estampillé. Sur ce point, le temps jouera son rôle. Mais il s’agit d’une borne instantanée. La preuve que Hollywood peut encore se permettre un peu de fantaisie et piétiner ses propres règles imposées au plus grand nombre. En jouant la carte du faux film indépendant protégé par un studio, la Warner, le film aura malgré tout bénéficié d’un budget confortable (55 millions de dollars) qui lui donne la possibilité de recréer le New York crasseux de la fin des années 70. Un film dans la droite ligne des modèles invoqués par le réalisateur qui portent, sans jamais se cacher, vers les univers allumés de Taxi Driver (1976) et de La Valse des Pantins (1983). Mais pas seulement ! S’ajoutent d’autres influences manifestes qui vont de Network (Sydney Lumet, 1977) à Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1972) en passant par des clins d’œil visuels au Batman (1989) de Tim Burton ou The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan.

Même si Todd Phillips ratisse large, il tient sa vision des choses. Gotham City est une forteresse détenue par les riches au détriment d’une majorité réduite à peu de chose comme le suggère le blaze d’Arthur « Fleck » que l’on pourra traduire par “tache” ou “particule”. Insignifiant. La portée politique du film, qui aurait mérité plus de fond, reste suffisamment claire sur cette révolte qui suinte en attendant son « héros » avant de déferler dans les rues abandonnées aux ordures. La Cité est ainsi rongée par les rats et les requins affairistes. La majorité des habitants se sentent abandonnés. Livrés à eux-mêmes. Et Arthur en tête de gondole. Clown constamment triste, en proie aux idées les plus noires, extirpé d’une enfance maltraitée, incompris, victimisé, il est de surcroît atteint d’un syndrome neurologique qui lui provoque des crises incontrôlables de rire aigu. Cet état d’incontinence affective ajoute encore à ce qu’il endure, les épaules affaissées par le poids du mal être qu’il trimbale de rue en rue, jusque cet escalier interminable, véritable échelle de Jacob, gravit chaque jour péniblement et qu’il redescendra, métamorphosé, en dansant sous les oripeaux du Joker enfin libéré.

Résilience zéro. Il faut voir la performance de Joaquin Phoenix, présent à chaque, amaigri, hallucinant et halluciné, s’avancer sur le fil d’un personnage qui se dérègle, provoquer la compassion et la pitié dans une trajectoire narrative classique avant d’inverser l’ordre des choses et de tordre littéralement le cou au genre. Le film prend alors un ton radical. Crises, mimiques et drôlerie pathétique font le quotidien d’un Arthur Fleck perdu auprès de sa mère (Frances Conroy) dans un appartement miteux, au fil d’un quotidien réglé autour de la messe télévisuelle de Murray Franklin (Robert De Niro), présentateur vedette qu’il s’imagine en père de substitution. Pour le meilleur et pour le pire. Car Arthur veut devenir comique mais il reste constamment désynchronisé avec le monde qui l’entoure, perdu entre réalité et fantasmes, toujours à rebours et déphasé. Dans ce petit jeu du chaos, de la folie qui le ronge peu à peu, le film ne tient jamais la main du spectateur. Mieux, il le manipule, joue de fausses pistes en chausses trappes, laisse les portes ouvertes aux interprétations. Le Joker n’est pas présenté comme un « super méchant » naturel mais comme le fruit victimaire d’une société qui détruit les plus faibles. Sans remords. En fait-il un personnage irresponsable comme ont bien voulu l’interpréter quelques pisse-froid un peu oublieux du malaise provoqué par l’héroïsme de Travis Bickle, le vigilante de Taxi Driver ? Non. Todd Phillips se donne plus que des airs. Il tape dans le mille, à grands coups dans la gueule. Avec un remarquable travail sur une bande son bercée entre chansons populaires et les atmosphères composées par Hildur Guðnadóttir, la mise en scène joue également avec une splendide photographie signée Lawrence Sher. Un travail sur les lumières et les couleurs qui enveloppe le personnage dans sa gangrenne.

Dès lors, Joker peut précipiter sa vertigineuse descente jusqu’au nihilisme ; uniquement attaché à devenir enfin quelqu’un, quel qu’en soit le prix. Le film en fait l’apôtre d’un brûlot symbolique qui se débarrasse de toute esbroufe et du spectaculaire contractuel pour rester dans la tension permanente et l’observation froide mais implacable d’un effondrement. Le sien. Le nôtre...

ENGLISH VERSION

JOKER

The cocktail was unlikely. An equation with many unknowns that has just opened a parenthesis in the abstract time of a Hollywood uncomfortable with good thinking. OK! OK! In this genre, it is more likely to be the result of exceptional circumstances, even aligned planets, which will have ended up giving one of the most commented films of the year in an emphasis sometimes close to the great anything. A spectacular demonstration of the class struggle, the state of a world in decay, the immersion in the disturbed psyche of a sociopath at the end of his chrysalis or the unexpected work of a comedy maker without much inspiration, the material for discussion never ceases to merge according to the obsessions that one wishes to bring to it. Don’t let superhero fans worry, Joker is not an expected clone.

Fash-back! When Todd Phillips began writing the script with Scott Silver (8 Mile, Fighter) on the most curved and popular Nemesis in the Batman universe, the first signs of interest appeared. Politely. With the tutelary shadow of a Martin Scorsese for a while associated as an executive producer, things then start to get thicker. Then came the shivering rumour of a Leonardo di Caprio in the title role before Joaquin Phoenix joined the macabre dance. All this was definitely intriguing, but some sad spirits could not help but look at it in a biased way. Joker would be the result of a little maker who hides behind films that are at best sympathetic (Very Bad Trip), at worst frankly embarrassing (Road Trip, Back to University). A vitiated object at birth. However, the first images and then a shock trailer will spread the rumor to a heated audience. The degree of waiting will blow his meter. A Golden Lion at the Venice Mostra later, the film has already become something unusual, something out of the ordinary. This does not make it a stamped masterpiece. Time will play its part in this. But it is an instant terminal. Proof that Hollywood can still afford a little fantasy and trample on its own rules imposed on the greatest number of people. By playing the card of the fake independent film protected by a studio (Warner Bros.) the film will still have benefited from a comfortable budget (55 million dollars) that gives it the opportunity to recreate the dirty New York of the late 70s. A film in the same line as the models invoked by the director who, without ever hiding, take us to the crazy worlds of Taxi Driver (1976) and King of Comedy (1983). But not only that! Other obvious influences include Network (Sydney Lumet, 1977), Clockwork Orange (Stanley Kubrick, 1972) and visual winks to Tim Burton’s Batman (1989) and Christopher Nolan’s The Dark Knight (2008).

Even though Todd Phillips has a lot of influences, he holds his own vision. Gotham City is a fortress owned by the rich at the expense of a majority reduced to a few things, as Arthur’s name “Fleck” suggests. The political significance of the film, which would have deserved more substance, remains sufficiently clear on this revolt which oozes while waiting for its “hero” before pouring into the streets abandoned to the garbage. The City is thus eaten away by rats and business sharks. The majority of the inhabitants feel abandoned. Left to their own devices. And Arthur is one of them. A constantly sad clown, prey to the darkest ideas, extirpated from an abused, misunderstood, victimized childhood, he is also suffering from a neurological syndrome that causes him uncontrollable attacks of acute laughter. This state of emotional incontinence adds to what he is enduring, the shoulders collapsed by the weight of the evil that he carries from street to street, up to this endless staircase, a real Jacob’s ladder, climbs every day painfully and that he will come down again, metamorphosed, dancing under the oripes of the Joker finally freed.

Zero resilience. You have to see the performance of Joaquin Phoenix, present at each one, slimmed down, hallucinating and hallucinated, walking on the thread of a character who is going crazy, provoking compassion and pity in a classic narrative trajectory before reversing the order of things and literally twisting his neck to the genre. The film then takes on a radical tone. Crises, facial expressions and pathetic comedy make up the daily life of an Arthur Fleck lost with his mother (Frances Conroy) in a shabby apartment, over a daily life regulated around the television show of Murray Franklin (Robert De Niro), the star presenter he imagines himself as a substitute father. For better and for worse. Because Arthur wants to become a comedian but he remains constantly out of sync with the world around him, lost between reality and fantasies, always backwards and out of step. In this little game of chaos, of madness that gradually gnaws at it, the film never holds the viewer’s hand. Better still, he manipulates it, plays false tracks in a series of traps, leaves the doors open to interpretations. The Joker is not presented as a natural “super villain” but as the victim of a society that destroys the weakest. Without remorse. In fact, is he an irresponsible character as some reviewers have interpreted him, forgetting the unease caused by the heroism of Travis Bickle, the vigilant Taxi Driver? No. Todd Phillips gives himself more than just tunes. He hits the bull’s-eye, hits it hard in the mouth. With a remarkable work on a soundtrack rocked between popular songs and the atmospheres composed by Hildur Guðnadóttir, the staging also plays with a splendid photograph.

From then on, Joker could precipitate his vertiginous descent into nihilism; only attached to finally becoming someone, whatever the cost. The film makes him the apostle of a symbolic fire that gets rid of all bluster and spectacular contractual to remain in permanent tension and cold but implacable observation of a collapse. His own. Ours too…

Joker - Todd Phillips (2019)

Titre : Joker

Réalisé par : Todd Phillips
Avec : Joaquin Phoenix Robert De Niro Zazie Beetz Frances Conroy…

Année de sortie : 2019
Durée : 122 minutes

Scénario : Todd Phillips et Scott Silver, d’après le personnage du Joker créé par Bill Finger, Bob Kane et Jerry Robinson
Montage : Jeff Groth
Image : Lawrence Sher
Musique : Hildur Guðnadóttir
Décors : Mark Friedberg

Nationalité : États-Unis
Genre : Drame
Format : couleur — Digital Cinema Package — 1,85:1 — SDDS / DTS / Dolby Digital

Synopsis : Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

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A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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