La Grande Illusion
5.0Chef-d'œuvre

Attention chef-d’œuvre ! Le film le plus connu de Jean Renoir (dans une filmographie pourtant impressionnante) sortit en 1937 et obtint son billet sans réduction pour la censure lors de l’occupation allemande en raison de l’esprit pacifiste et du concept de fraternisation entre les peuples qui transpire de cette bouleversante histoire située pendant la Première Guerre Mondiale. En 1916, l’avion du lieutenant Maréchal (Jean Gabin) et du capitaine de Boeldieu (Pierre Frenais) est abattu par le commandant von Rauffenstein (Erich Von Stroheim). Après une évasion ratée, ils se retrouvent dans un camp de prisonniers commandé par le même von Raffenstein, blessé au combat et inapte au front.

Avec l’aide de Rosenthal (Marcel Dalio), fils de banquiers juifs, les deux compères décident de s’évader… la suite appartient désormais à la légende du septième art. En digne éloge d’un humanisme anti-militariste, La Grande Illusion n’a rien d’illusoire. La fluidité de la narration (Charles Spaak et Jean Renoir au texte) et de la mise en scène ne cesse d’émouvoir. Renforcé par des interprètes exceptionnels (Erich Von Stroheim et Jean Gabin en tête, Pierre Fresnais, Julien Carette, Gaston Modot et Dita Parlo tous formidables de présence et d’émotion), le film déploie ses trésors d’intelligence.

Si le script original était loin du résultat présenté (l’histoire se concentrait sur les relations entre Maréchal et Boeldieu), il s’inspirait de la vie du Général Pinsard qui avait sauvé la vie de Jean Renoir durant la première geuerre mondiale. Le récit de son évasion était si spectaculaire que Renoir décida d’en faire son sujet, allant jusqu’à intitulé le projet « L’évasion de Pinsard ». Bon an, mal an, le scénario débouchera finalement sur le développement des liens d’amitié entre les différents protagonistes plaçant l’évasion au second plan. Le film sera plus politique qu’un élan d’action héroïque. Prisonniers, geoliers, français, russes, allemands, même combat !

Ceci explique peut-être la raison pour laquelle le film ne trouva financement qu’avec l’appui de la star du film, Jean Gabin. Les ressorts fraternels de son personnage avec von Rauffenstein furent quant à eux le fruit du hasard puisqu’à la suite d’un malentendu avec Erich Von Stroheim. Ce dernier avait en effet été recruté sans que Renoir n’en soit averti. Pire, l’acteur (réalisateur) avait accepté le film en pensant avoir un vrai rôle alors que son personnage ne devait apparaître que brièvement. Jean Renoir, qui voyait dans le réalisateur des Rapaces (1924) une sorte de mentor, du réécrire son personnage, le développer, de sorte que sa relation avec Boeldieu est aujourd’hui aussi émouvante et tragique. Cela ne manqua pas de créer des tensions avec la star française qui voyait là une ombre portée sur sur son propre personnage qui perdait fatalement en importance. Ambiance.

« La Grande Illusion est construit sur l’idée que le monde se divise horizontalement, par affinités, et non verticalement, par frontières. » (François Truffaut)

Si le film passa sans trop d’encombre la censure (quelques scènes furent malgré tout coupées), il connut un grand succès critique et public. La raison est simple, c’est un putain de film avec des putains de scènes d’anthologie (la Marseillaise chantée pendant le spectacle des prisonniers, le combat entre Boëldieu et Rauffenstein, si loins, si proches pourtant, les scènes finales entre Marechal et Elsa…). Dans sa première partie, La Grande Illusion est batie autour d’un monde clos dans lequel la communication passe la barrière des langues, faisant des autres formes d’expression (regards, gestes, musique etc.) le lien naturel entre les hommes. Surtout, il pose la question de savoir si l’absurdité de la vie mérite qu’on s’y attarde. Les dernières scènes ont ainsi une portée symptômatique à mettre en relation avec un titre que Renoir déclarait ne vouloir « rien dire ». Pourtant, ce titre de « La Grande Illusion » renferme tout le ferment du film. Si Renoir est alors un fervent convaincu du Front Populaire, sa caméra saisit clairement le doute. Une impression qui aurait pu être renforcée par la fin initialement prévue qui voyait Maréchal et Rosenthal ne pas venir au rendez-vous fixé pour fêter la victoire, sans que l’on sache s’ils avaient abandonné l’idée de fraterniser, s’ils étaient morts au combat ou portés disparus. Une iIllusion devenue réalité ? Tout cela pour quoi, au juste ?

« La grande illusion, c’est la guerre, – La grande désillusion, c’est la paix. » (Marcel Achard)

Pour autant, La Grande Illusion ne tardera pas à devenir « la grande désillusion » puisque Jean Renoir renoncera peu après au communisme avant de s’exiler aux Etats-Unis (en 1940) à l’aide du réalisateur Robert Flaherty (Nanouk L’Esquimau), non sans avoir commis un ultime règlement de compte envers la bourgeoisie avec La Règle du Jeu (1939) considéré par Orson Welles (mais pas que) comme le plus grand film de tous les temps. Mais ceci est une autre histoire…

LA GRANDE ILLUSION de JEAN RENOIR

La Grande Illusion - Jean Renoir (1937)

Titre : La Grande Illusion
Réalisé par : Jean Renoir
Avec : Jean Gabin, Pierre Fresnay, Erich von Stroheim, Marcel Dalio, Dita Parlo, Julien Carette…

Année de sortie : 1937
Durée : 114minutes

Scénario : Charles Spaak et Jean Renoir
Image : Christian Matras
Musique : Joseph Kosma
Décors : Eugène Lourié
Montage : Marguerite Renoir

Nationalité : France
Genre : Drame, Geurre
Format : noir et blanc – mono – 35 mm (tirage : Laboratoire Franay L.T.C)

Synopsis : Première Guerre mondiale. Deux soldats français sont faits prisonniers par le commandant von Rauffenstein, un Allemand raffiné et respectueux. Conduits dans un camp de prisonniers, ils aident leurs compagnons de chambrée à creuser un tunnel secret. Mais à la veille de leur évasion, les détenus sont transférés. Ils sont finalement emmenés dans une forteresse de haute sécurité dirigée par von Rauffenstein. Celui-ci traite les prisonniers avec courtoisie, se liant même d’amitié avec Boeldieu. Mais les officiers français préparent une nouvelle évasion…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?