Deux mois avant la sortie de son cinquième album solo, c’est un Steven Wilson souriant et détendu que nous rencontrons. Bavard, sûr de lui également, et de ses choix. To the Bone marque en effet une nouvelle étape (une rupture pour certains) dans sa carrière prolifique. Nouveau label (Caroline filiale de Universal) et la volonté de suivre les traces d’une pop de qualité avec dans le viseur des artistes tels que Peter Gabriel, Kate Bush ou Prince. Une discussion à bâtons rompus qui allait préfigurer un succès retentissant en envoyant l’album à la 3ème place des charts anglais. Une première pour un parangon du rock progressif depuis… depuis quand déjà ?

Steven Wilson - To the Bone (2017)

Chronique de « To the Bone »

Review of « to the bone » (english version)

Hello Steven, merci de nous recevoir. Avant de rentrer dans le vif du sujet, j’aimerais regarder un peu dans le rétroviseur et faire le bilan des deux dernières années. Ton précédent album a très bien marché : c’est probablement ton plus grand succès à ce jour, tu as beaucoup tourné… alors pour paraphraser une ancienne chanson ‘How’s your life today‘, après ce succès?

Steven Wilson : Oh, et bien c’est vrai que je suis très content du succès de l’album et de tout ce qu’il a apporté. Je pense que l’histoire, le concept ont trouvé un écho sur un large public, peut-être plus que d’habitude. Cette histoire de jeune fille qui disparait en pleine ville a touché beaucoup de monde. Le chaos, la confusion, beaucoup de personnes se sont identifiées là­ dedans. Je pense que j’ai écrit avec ce disque quelques-uns de mes plus beaux titres. La tournée a été très bien reçue  c’est vrai aussi, on a eu beaucoup de succès. Et si je regarde en arrière aussi depuis le démarrage de l’écriture de ce  disque, c’est vrai que me dit que c’est un vrai succès. (Il tape dans ses mains avec un sourire en coin) Maintenant, faisons quelque chose de complètement différent ! Et pour être honnête, c’est ce que j’essaye de faire à chaque fois, parce que lorsque tu as eu un gros succès,  que ton  travail a été si bien reçu, la tentation est grande de refaire la même chose, c’est la facilité… et honnêtement c’est ce que beaucoup d’artistes font.

Ça arrive oui (sourires)

Steven Wilson : Et je suis ok avec ça, attention, je ne suis pas en train de les critiquer, mais pour moi, ce n’est pas ce vers quoi j’essaie de tendre.

Même The Raven était différent de Hand.Cannot.Erase.

Steven Wilson : Oh oui absolument. Là, en plus je ne pouvais pas poursuivre dans cette voie. Je n’aurais pas pu retrouver un concept aussi parfait, une histoire aussi forte… C’est plutôt  le  genre d’histoire qui te tombe dessus, presque par hasard… pas le résultat d’une recherche. Donc faisons différent. Mais c’est vrai que rétrospectivement ces deux dernières années ont été très très fortes et que j’en ai retiré beaucoup de succès.

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Est-ce la raison pour laquelle tu as changé de label pour signer chez Universal. Ils sont venus te chercher  après ce succès ou c’est toi qui voulait changer ?

Steven Wilson : Il y a un peu des deux je dirais. J’étais dans une position très enviable qui ne m’était jamais arrivée. J’aurais pu signer quasiment n’importe quel label après la tournée. Je dois dire que c’est une situation très ironique pour moi. Après des années à essayer de trouver un label, à courir les maisons de disques, à essayer de faire écouter mes démos, je me suis retrouvé dans la position inverse ou tout le monde voulait me signer…

Personnellement je te suis depuis The Sky Maves Sideways et les années Delirium, donc…

Steven Wilson : (il nous coupe) Tu dois voir exactement de quoi je veux parler. C’était très ironique comme situation, presque surréaliste tu vois. Par contre je n’aurais jamais signé chez aucun des grands labels qui m’aurait bridé, ou qui m’aurait demandé de faire des compromis sur mon travail. C’est d’autant plus important de le souligner avec ce disque, il a signé chez une major…

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Et il a perdu sa liberté ?

Steven Wilson : Et il a sorti un disque commercial. La réalité est que j’avais terminé l’album bien avant de signer chez Caroline Music (ndlr : filiale de Universal / Music). Je voulais faire un disque qui soit plus orienté chansons, que très progressif ou conceptuel. Même si la structure et l’idée des chansons a toujours été présente en moi et dans mes albums précédents. J’ai toujours, à certains moments, écrit des chansons simples dans le contexte d’un l’album. Et là je voulais faire un disque qui se concentrerait sur cette partie de ma musique.

Le coté ‘mainstream’ ?

Steven Wilson : Non, pas forcément mainstream, mais plus le coté mélodique, la sensibilité ‘pop’. Enfin quand je parle de pop, je veux dire la pop dans le sens ou les Beatles étaient pop ou Kate Bush est pop.

 

Ou Peter Gabriel…

Steven Wilson : Oui exactement, pas la pop à deux balles qu’on oublie au bout d’une semaine. C’est une sensibilité que j’ai au fond de moi depuis longtemps. Donc en ayant pris cette décision, cette orientation, la suite logique  était de se demander  si j’étais sur le bon label pour faire ce disque. Si je faisais cet album, il  fallait que j’évalue les possibilités, les opportunités de le faire promouvoir par un autre label, et c’est à partir cette réflexion que j’ai trouvé Caroline. Ils ont cru en moi, il n’y a pas eu de discussions sur l’orientation de ma musique… donc c’est une expérience qu’il fallait tenter. J’ai un contrat seulement pour un disque, donc si ça ne marche pas je suis libre de retourner ailleurs.

« Je ne pouvais pas poursuivre dans cette voie. Je n’aurais pas pu retrouver un concept aussi parfait, une histoire aussi forte que Hand.Cannot.Erase. »

Chez Kscope ?

Steven Wilson : Ou quelque chose de complètement différent, je ne sais pas. Mais jusqu’ici tout va pour le mieux.

Tu conserves le final-cut ?

Steven Wilson : Absolument, c’est le principal et c’est indispensable. Ils vont s’occuper de la promo mais quoique je leur donne, ils ont la démarche de comprendre mon travail et de le respecter.

Est-ce qu’il y a quand même un concept ou une idée générale sur ce disque ?

Steven Wilson : Pas vraiment. Enfin, en vrac toutes les chansons parlent quelque part des évènements des deux dernières années. De tout ce qui s’est passé depuis la sortie de Hand.Cannot.Erase il y a deux ans et demi même. Le monde est désormais un endroit complètement différent que celui qu’il était quand j’ai écrit l’album. Il y a eu le Brexit, Donald Trump, les attaques terroristes… Le monde est complètement différent de  celui dans lequel j’ai écrit Hand.Cannot.Erase. S’il y a un fil conducteur dans ces chansons, c’est qu’elles reflètent ces choses, le terrorisme, le fondamentalisme religieux, les camps de réfugiés, les mensonges des politiques et la bêtise de  Trump (il a un rire presque narquois et désabusé), tous ces thèmes se retrouvent à un moment dans la musique de ce disque. Le concept serait donc ‘dans quel état est la planète aujourd’hui et comment je ressens la situation’.

« Pour la plupart des morceaux, j’ai trouvé que je pouvais tout faire seul. Je voulais plus travailler le feeling, les atmosphères… »

Les textes sont d’ailleurs plutôt sombres.

Steven Wilson : Oui.

Pour autant la musique est plutôt enjouée, c’est un contraste assez saisissant.

Steven Wilson : Oui, les mélodies peuvent être assez joyeuses.

Voire acoustiques ou apaisées parfois.

Steven Wilson : Oui, mais les textes sont là pour rappeler la réalité. Il y a une  ou deux chansons assez positives, mais c’est difficile d’écrire à ce propos sans être sombre tu sais.  Ces sujets  sont sombres, tristes par nature.

En regardant les crédits de l’album, on voit qu’il y a beaucoup de changements dans les musiciens qui t’accompagnent. Les deux précédents disques étaient presque de ce point de vue des disques de groupe plus que des disques solo, avec les mêmes artistes qui étaient en studio et en tournée avec toi.

Steven Wilson : Oui c’est juste.

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Et là c’est complètement différent ?

Steven Wilson : Et bien là, c’est plus moi qui suis présent (avec un sourire), je joue beaucoup plus de choses ici, la plupart des guitares, des claviers, la basse, le chant… C’est une conséquence d’avoir aussi du matériel qui soit plus orienté ‘chanson’,  plus  simple par certains aspects. Je ne voulais de choses  trop techniques ou compliquées sur cet album. Attention, j’aime beaucoup ce qu’on a fait sur les albums précédents, mais sur ce disque je pense que cela n’aurait pas fonctionné. Je voulais une approche plus simple, plus naturelle. Et pour la plupart des morceaux, j’ai trouvé que je pouvais tout faire seul, ce n’était pas si difficile à jouer. Je voulais plus travailler le feeling, les atmosphères. Et en tant que songwriter, je savais vraiment ou  je voulais aller. C’était plus simple de faire les choses que de les expliquer à un groupe complet. J’ai aussi eu un super contact avec Paul Stacey qui j’ai travaillé sur le disque et qui est par ailleurs un super musicien.  Il a eu à la fois un rôle de collaborateur et de producteur. Il m’a poussé sur la partie chant, il m’a vraiment fait travailler et progresser le chant. Tout le disque en fait, résonne plus comme deux potes enfermés dans une pièce et bossant ensemble. Evidemment il y a quelques musiciens invités, mais c’est vrai, je te rejoins là-dessus, ce n’est certainement pas un disque de groupe au même titre que les précédents. Les deux précédents, on a répété comme un groupe, on a passé une semaine en studio ensemble  à  enregistrer,  intensivement, et ça s’entend sur le résultat : un groupe jouant à l’unisson.  Ici rien de tout ça.

Tu as mentionné Paul Stacey : qu’a-t-il apporté ? En tant que producteur je veux dire. Il est réputé pour son travail avec Oasis par exemple…

Steven Wilson : Il se concentre énormément sur les chansons. Il considère que c’est l’essentiel. Il y a peut-être un truc dont vous pourriez m’accuser dans le passé, c’est écrire des chansons et ensuite les enfouir sous des tonnes d’arrangements complexes (rires). Et les gars, probablement que vous adorez ça, parce que vous aimez le prog. (rires). Mais la plupart des gens diraient « tu as écrit de belles chansons et tu les as enterrées sous des couches d’arrangements trop complexes », bon j’adore ça aussi (rires),mais ce n’est pas ce que j’avais envie de faire avec ce disque cette fois-ci. Je voulais un disque où les chansons passeraient en premier et avant toute chose. Paul m’a aidé à rester concentré sur cette direction. Donc c’était bien de travailler avec quelqu’un comme lui qui comprenne la direction que je voulais suivre et qui avait la discipline   pour   me   garder   dans   cette   direction.    Il m’a également ouvert les yeux sur l’importance d’une bonne ligne de chant, mélodique. C’est évident que je ne suis pas le meilleur chanteur au monde, et je n’ai d’ailleurs jamais  été très confiant sur mes capacités de chanteur. J’ai toujours enregistré le chant tout seul dans mon studio, sans personne autour de moi pour écouter, juger… Mais j’estimais que je pouvais chanter ces chansons car j’en étais l’auteur.  Il y  a une différence entre l’auteur qui chante ses morceaux parce qu’il les a écrits, et l’interprète qui chante les morceaux de quelqu’un d’autre. Paul m’a fait oublier que j’étais  l’auteur pour me transformer en interprète, en chanteur. Il a poussé le vice jusqu’à nous mettre en studio Ninet (Tayeb, ndlr) et moi, ensemble face à face pour enregistrer ensemble,  live,  en duo. J’étais effrayé, Ninet est une chanteuse tellement extraordinaire… Mais en fait ça a été génial, et je n’avais jamais fait quelque chose de semblable auparavant. Il m’a fait me concentrer sur ma voix, sur la performance, le chant, l’interprétation.

Excuse-moi mais je me souviens que sur tes EPs Cover Version, tu t’étais attaqué à des titres assez difficiles à chanter, dans les aigües en particulier, « Thank Vou » d’Alanis Morissette ou « Sign O ‘ the Times »  de Prince… Et c’était fichtrement bon.

Steven Wilson : Vrai. Tu as peut-être mis le doigt dessus. Quand je chante les morceaux des autres, je me considère plus comme un chanteur, un interprète. Alors que quand je chante mes titres, je  n’essaie  pas… (il hésite). Non en fait  je ne me pousse pas, je ne me force pas à  aller  au­ delà, je reste sur de la facilité. Et Paul sur ce sujet m’a poussé à me dépasser. Et certaines parties de chant sur le disque n’auraient pas été là si Paul ne m’avait pas poussé dans ce sens. Il m’a  donné  confiance en tant que chanteur, qu’interprète.

Comment as-tu travaillé sur ce disque, comment est-il né ? Est-ce que tu as écrit la musique avant les textes, l’inverse ?

Steven Wilson : Il n’y a pas vraiment de règles. Parfois le morceau nait d’un  riff de guitare, parfois d’une phrase, qui devient un titre.  J’avais le titre « People Who Eat Darkness » avant d’avoir quoi que ce soit d’autre. C’est le titre d’un bouquin, et je l’ai trouvé tellement génial que j’ai eu envie de l’utiliser pour écrire une chanson… A partir de là je me suis demandé ce que pouvait évoquer cette phrase… C’est devenu une chanson sur la religion, le fondamentalisme. Sur les intégristes  qui renferment toute cette noirceur au fond d’eux-mêmes, ce que qu’on ne voit pas au premier abord. Ces gens  qui vivent  à coté de toi, qui semblent des citoyens ordinaires, et qui sont en fait des personnes sombres  à l’intérieur,  des personnes qui ingurgitent l’obscurité pour la contenir en leur sein.  C’est ce titre qui m’a conduit au thème de la chanson par exemple. Ensuite le texte a conduit à la musique, au style. C’est une chanson de colère quelque part. C’est un exemple tu vois : comment un titre peut conduire à des paroles  qui conduisent à la musique. Il y en a d’autres où j’avais toute la musique écrite, terminée et pour lesquelles je n’avais aucune  idée des paroles  ou de ce que j’allais raconter. Parfois tu as même une mélodie que tu trouves réussie, et tu n’es pas capable de poser des mots dessus…  Dans ce cas ça peut devenir  un titre  instrumental, ou un titre laissé de côté (rires). Il n’y a vraiment  pas  de règles. Il faut se garder toutes les possibilités, et c’est ce que j’ai fait sur ce disque.

Question complémentaire du coup, quelles ont été tes influences sur ce disque ?

Steven Wilson : Et bien, j’ai voulu faire un disque dans la lignée des grands disques ambitieux des années  80, de la pop progressive  si on peut dire. Hounds of Love de Kate Bush, So de Peter Gabriel, Seeds of Love  de Tears  for Fears,  Co/or of  Spring de Talk Talk, Violator de Depeche Mode… des albums de Prince, Purple Rain ou Sign O’ The Times… Même certains albums de Michael Jackson. Si ces disques avaient été fait aujourd’hui plutôt que dans les années 80, les gens les considèreraient  certainement comme de la musique d’avant­ garde. C’est incroyable comme la pop-music est devenu conservatrice de nos jours. Les 80s étaient l’âge d’or de la pop. La pop ambitieuse, épique, inventive. A cette époque, la pop pouvait s’écouter sur plusieurs niveaux : des mélodies accessibles, très accrocheuses, presque immédiates et en même temps une production au  cordeau,  très professionnelle, des musiciens de très haut niveau,  des textes intelligents… Cette période, cette génération d’artistes et leur musique a été mon point de départ. Mais je ne  voulais pas faire un  disque qui  soit  nostalgique de cette époque ou faire un copier/coller de ces morceaux. Je voulais garder l’esprit, tant au niveau de la production que des mélodies catchy ou des textes. Essayer de faire de la pop ambitieuse qui traite de  sujets   sérieux… on ne fait plus de disque comme ça de nos jours. D’un côté tu as la pop moderne, extrêmement conservatrice et de l’autre la musique plus underground qu’elle soit progressive, jazz, métal ou hip hop. Rien entre les deux. Il devrait y avoir quelque chose au milieu.

J’ai remarqué que « Permanating » avait un côté presque funky, très différent du reste.

Steven Wilson : Oui c’est probablement le morceau le plus pop que j’ai jamais sorti… un croisement de « Mister Blue Sky » (Electric Light Orchestra 1977,  ndlr) et de Daft Punk…  (pensif  et  souriant) et  celui  qui va  le plus choquer mes fans historiques et peut­-être m’en faire gagner d’autres.

Non ce n’est pas un choc.

Steven Wilson : Un peu quand même…

C’est différent, inattendu…

Steven Wilson : C’est un titre joyeux pour moi…

Revenons au chant, tu nous as parlé de ton expérience  de chanteur, je voudrais qu’on parle de Ninet Tayeb. Tu as expérimenté les duos masculins/féminins avec « Routine » sur le disque précédent. Ici il y a plusieurs titres (Steven hoche la tête au fur et à mesure) où tu partages le chant avec Nlnet ou également Sophie Hunger. Est-ce que tu as écrit les chansons en pensant dès le départ en faire des duos ?

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Steven Wilson : Oui complètement. Dès le départ je savais que je voulais que Ninet soit impliquée dans le projet. Sophie Hunger, c’est différent. Au départ la chanson (« Song Of I », ndlr) a été écrite  en pensant à Natasha Khan, de Bats for Lashes, tu connais ? (il poursuit) Mais dès le départ je voulais qu’elle soit chantée par une femme. Je voulais une voix sexy, c’est une chanson sur l’obsession. Je voulais une sorte  de voix  sexy et sinistre en même temps. Mais Natasha n’était pas disponible et Caroline Music m’a recommandé Sophie. Je ne la connaissais pas, mais il faut avouer qu’elle a fait un job parfait sur ce titre. C’est intéressant comme point et comme question, car sur Hand.Cannot.Erase, j’ai commencé à écrire d’un point de vue féminin.

« Oubliez toutes les merdes qui vous entourent pour vous concentrer sur ce qui en vaut la peine… »

Parce que le concept l’exigeait.

Steven Wilson : Oui c’était l’histoire d’une femme, donc je devais me mettre à sa place. Et j’ai adoré l’exercice… Et le public a répondu (il se reprend), le public féminin a répondu parfaitement, au-delà de ce que j’imaginais. Beaucoup plus de femmes aux concerts également… et peut-être que la cause de tout cela est que la musique était écrite du point de vue d’une femme. Je pense que j’ai fait du bon boulot en me mettant dans la peau d’une femme (il se marre), j’ai aimé ça, le public a aimé ça aussi,  donc j’ai pensé que je devais continuer dans cette voie… avec des femmes impliquées sur le disque. Et je voulais absolument que Ninet contribue plus cette fois-ci.

Que peux-tu espérer de la tournée qui va suivre ?

Steven Wilson : Bigger, better than ever… (rires)

On a parlé de Ninet…

Steven Wilson : Elle sera de la tournée.

Et les autres musiciens qui seront avec vous ?

Steven Wilson : Et bien les trois quarts du groupe de la tournée précédente seront là : Adam (Holzman) aux claviers, Nick (Beggs) à la basse, Craig (Blundell) à la batterie… Dave (Kilminster) sera probablement en tournée avec Roger Waters,  donc il faut que je trouve un guitariste (il ne mentionnera pas l’incontrôlable Guthrie Govan…), je vais auditionner…  Ninet sera la autant que possible, elle a sa propre carrière, mais je suis déjà certain qu’elle sera là à l’Olympia à Paris. J’aimerais aussi amener le show a un niveau supérieur, visuellement, plus spectaculaire avec plus d’effets, de lumières. Bigger and better…

Cool. Quelles sont tes attentes à présent ? Est-ce que tu rêves toujours de travailler avec Kate Bush ?

Steven Wilson : Et bien, quand les gens me demandent quel back-catalogue j’aimerais remixer en 5.1, Kate Bush arrive  en  premier… Kate Bush et Prince seraient dans le top de mes envies.  Mais pour être honnête en ce moment je me concentre uniquement sur le disque. J’ai la chance, le luxe cette fois d’avoir énormément de temps pour le promouvoir, la tournée ne démarre qu’en janvier. J’ai beaucoup de temps de promotion, c’est la première fois. Auparavant, la tournée démarrait dès la sortie de l’album… Là, j’ai du temps, je vais essayer de faire quelques showcases acoustiques, si possible avec Ninet, des sessions radios, des TVs… Je vais passer la période entre la sortie et Noël en promotion. J’ai aussi quelques chansons qui me restent des sessions de l’album,  un peu comme pour 4 ½ après Hand.Cannot.Erase. Donc je vais les terminer, finir de les enregistrer pour une sortie future.

Donc on peut aussi espérer un EP bientôt ?

Steven Wilson : Oui je pense, peut-être au printemps prochain. J’ai 4 ou 5 titres qui pourraient faire un EP sympa dans la même veine. C’est un truc que j’aime bien faire et que les fans aiment aussi. De nos jours il n’y a plus de singles, avec des B-sides inédites, ce genre de choses. On ne fait plus que des albums.

Tu nous y avais habitué avec Porcupine Tree.

Steven Wilson : Oui, mais c’est un truc que j’aime aussi, je suis collectionneur dans l’âme. J’aimais fouiner pour trouver des singles de Prince ou de Marillion plus jeune. Tu avais l’album et ensuite le single avec deux nouveaux titres inédits qui n’étaient pas sur le disque, c’était génial ! Les singles n’existent plus en tant qu’objets de nos jours, maintenant avec le numérique tu mets un titre sur Spotify et c’est tout… et c’est un truc qui me manque. Donc sortir un EP comme ça permet aussi aux fans de ne pas attendre quelques années après un album pour entendre de nouveaux morceaux. C’était l’esprit de 4 ½ ou de l’EP Drive Home. Donc je voudrais refaire la même chose.

 

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Lors de notre précédente rencontre, tu m’avais dit rêver aussi de travailler sur une BO de film tels que ceux de Christopher Nolan ou David Lynch, c’est toujours d’actualité ?

Steven Wilson : Oh oui plutôt deux fois qu’une…

Tu as vu la troisième saison de Twin Peaks ?

Steven Wilson : Oui je l’ai vue, c’est assez extraordinaire.

Différent ?

Steven Wilson : Lynch est assez auto-indulgent je trouve. Toutes les scènes sont noyées dans l’histoire, elles font toutes 10, 15 ou 20 minutes, sans aucun sens ou connexion les unes avec les autres, j’ai regardé les premiers épisodes et je n’ai toujours aucune idée, aucun indice sur l’histoire en elle-même, là ou veut nous emmener Lynch.

Je pense que c’est la même chose pour tout le monde.

Steven Wilson : Oui, tout le monde doit être perdu… Je suis tellement content que quelqu’un comme lui continue à faire des séries TV.

Le son et la musique sont très important pour lui.

Steven Wilson : Oui, il a toujours des bandes sons, des illustrations sonores extraordinaires. D’ailleurs c’est incroyable l’influence qu’a eu Twin Peaks sur d’autres séries ou films. Beaucoup  de séries se réclament de Twin Peaks ou de David Lynch, et en les regardant, effectivement on trouve des influences, des repères… Ensuite si tu regardes un vrai film de Lynch ou le vrai Twin Peaks, mais c’est tellement supérieur, (enthousiaste) c’est une classe au-dessus de tout le reste, et tellement plus étrange également…

Je ne sais pas si tu connais The Leftovers ?

Steven Wilson : Oui, oui absolument.

Pour beaucoup, The Leftovers est une des grandes séries du moment, se réclamant de Lynch mais c’est tellement loin de Twin Peaks !

Steven Wilson : Quand tu regardes l’original, tu te rends compte à quel point Lynch est déstructuré  dans sa façon de raconter les histoires, il est unique.

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Est-ce qu’on peut parler du titre et de la pochette du disque ? Quelle est la signification de To The Bone ?

Steven Wilson : Il y a plusieurs justifications à ce titre, d’abord parce que l’album est probablement le plus direct que j’ai écrit, que  ce soit les textes, la façon dont il est joué ou encore la musique elle-même. D’une certaine manière c’est aussi pour moi un décollage vers quelque chose que le public n’avait peut-être encore jamais perçu en moi… et la pochette reflète un peu ça aussi. C’est la toute première fois que j’ose me mettre ainsi en couverture d’un album, c’est aussi une forme de reconnaissance. En quelque sorte c’est une manière de dire ‘je retourne vers ce que je suis vraiment, je suis un songwriter’.

C’est très personnel ?

Steven Wilson : C’est un album très personnel en un sens. L’autre raison pour laquelle l’album se nomme Ta The Bane, comme le premier  titre, dont le texte a été écrit par Andy d’Xtc au fait, (Andy Partridge, ndlr) est que  le sujet principal est… la vérité. Quelle est la réalité ici, quelle est la vérité dans le monde de Donald Trump ? La vérité peut-être une chose pour une personne et différente  pour  une autre, la vérité peut être déformée, pervertie pour  coller  aux événements, par opportunisme. La chanson « To The Bone » est un plaidoyer pour la vérité. Quelle est la réalité ici-bas, quelle est la vérité ? Une personne dit blanc, une personne   dit  noir,  est-ce  qu’on  ne peut pas se focaliser sur l’essentiel ? On a une expression en anglais ‘to get to the bone‘ qui a ce sens, vous n’avez pas d’équivalent en français ? C’est une expression courante en Angleterre : oubliez toutes les conneries et concentrez-vous sur le cœur des choses, sur ce qui est réel.

On dirait droit au but ou droit à l’essentiel ici…

Steven Wilson : Ça veut dire quoi ?

Straight to the goal, straight to the essential…

Steven Wilson : Ah Ok, en anglais c’est ‘Get to the bone‘. Oubliez toutes les merdes qui vous entourent pour vous concentrer sur ce qui en vaut la peine. Dans cette période de conneries, de désinformation et de mensonges, restez sur l’essentiel, le cœur de la réalité. La réalité n’existe plus vraiment  sinon, nous vivons dans Twin Peaks (rires).

Mais quelle est la réalité dans Twin Peaks, c’est une grande question ! La pochette de l’album est très différente des précédentes… et même très différentes de celle que Lasse Hoile à l’habitude de réaliser,  pour  toi  ou Blackfield ou Soup si tu les connais ? Il a fait des pochettes magiques pour eux

Steven Wilson : Oui je les connais.

Cette fois il a fait une photo très différente  très lumineuse, très colorée alors qu’il travaille plutôt habituellement en clair-obscur…

Steven Wilson : Et bien, on s’est assis ensemble pour discuter de l’album, du concept, de la musique… J’aimerais te dire qu’il y a eu une intense réflexion, qu’on a intellectualisé à mort le truc… mais rien de tout ça finalement. .. On a fait des séances photos, on a pris énormément de clichés, certains d’ailleurs que tu décrirais comme typique de son travail habituel, d’autres de styles différents, avec des directions artistiques très variées … et quand on a regardé l’ensemble des images, c’est celle-ci que tout le monde a pointé du doigt en disant : c’est ça la pochette ! Elle est très Bowie cette photo quelque part, elle me rappelle Aladdin Sane… Mais c’est moi ! En fait tout est un  peu différent autour de cet album finalement.

Je pense qu’elle est très bien pour une pochette, beaucoup de couleurs, pour une musique qui  a  beaucoup d’humeurs et d’ambiances différentes : ça peut être très symbolique.

Steven Wilson : Et elle  est  flashy,  c’est  très bien  pour  attirer  le  regard  en rayon dans un magasin de disque, ça attire les regards (rires), finalement c’est aussi ce qu’on demande à une pochette, non ? Les choses simples ont parfois beaucoup d’impact et beaucoup de personnes ne la verront peut-être qu’en vignette sur leur téléphone,  parfois  il faut aller à l’essentiel (il dit littéralement ‘you have to almost get to the  bone’  en riant). Simplicité, iconique, impact immédiat… encore une fois quand on a trié et regardé les photos c’est celle qui est ressortie… comme si elle s’était choisie elle-même.

Que peut-on te souhaiter désormais?

Steven Wilson : (Il se marre en répétant la question)…   Hmmmmm  A quel propos ? pour l’album ?

Ce que tu veux…

Steven Wilson : Okaaaayyy c’est une question profonde pour terminer deux journées d’interview les gars,  je ne vous remercie pas (rires)… tu me demandes de…

D’aller à l’essentiel « straight to the bone« .

Steven Wilson : C’est difficile, parce que parfois tu dois t’arrêter, te poser et   de demander … qu’est-ce que j’essaie de faire de ma vie ? ou de ma carrière ? Quand j’avais 20 ans, la seule chose qui m’intéressait, me motivait  c’était de faire un disque. C’était la seule chose. Et je me foutais éperdument que personne ne l’écoute.  Je voulais  juste faire un disque. C’était mon but ultime. Et une fois que j’y suis arrivé, ce n’était évidemment plus mon but… Mon objectif avait changé et je regardais plus loin, c’est la nature des rêves et des objectifs qu’on se fixe. Dès qu’on achève un but qu’on s’est fixé on regarde par-dessus l’horizon vers le prochain. Écoute, j’adorerais que ce nouveau disque marche, touche de nouvelles personnes, élargisse ma fan-base. J’ai le sentiment qu’il le peut et qu’il le fera. J’espère être capable de monter un show plus spectaculaire, comme je l’ai dit. Et on touche à l’économie du business… plus je vends de tickets, plus j’ai d’argent à investir dans le spectacle… c’est un cercle vertueux… Donc j’espère  que le public viendra. Et à ce moment précis, c’est ma seule préoccupation, je ne veux pas faire de l’argent pour le plaisir de faire de l’argent, je ne veux pas devenir une pop-star… (il se reprend) …  enfin si peut-être  un peu au fond de moi… (tout le monde rit) Si on résume je souhaite toucher un nouveau public et monter la meilleure tournée, le meilleur show possible… et emmener le rock progressif vers le succès commercial et le remettre à la mode ! « C’mon guys, we can do it ! » (rires)

Tu as tellement de projets… as-tu parfois peur du syndrome de la page blanche ?

Steven Wilson : Toujours. Je suis toujours effrayé par le fait de perdre l’inspiration. A chaque album terminé, j’ai peur de ne pas être capable d’écrire le suivant. Jusqu’à présent, ça ne s’est pas vérifié, heureusement pour moi, mais oui, c’est une crainte. Ce disque a été très difficile à écrire, chaque album est plus difficile que le précédent. C’est normal quand on essaye de ne pas se répéter et d’innover à chaque fois : les options se réduisent  à chaque disque. J’ai fait le concept-album, le disque seventies, le disque expérimental… le prochain sera certainement encore plus dur…

Une bande originale ?

Steven Wilson : Ça serait génial, hey les gars, voilà ce que vous pouvez me souhaiter !

Tu as des remixes en attente ?

Steven Wilson : J’ai un peu arrêté pour être honnête. J’ai les remixes 5.1 de Misplaced Childhood et de Brave qui vont sortir pour Marillion. Mais c’est plus parce que ce sont de bons amis. J’ai vraiment ralenti cette activité pour me concentrer sur mon disque… et j’en ai vraiment fait beaucoup ces dernières années, vous parlez même de mon remix de Chicago dans le Koid9 que je t’ai piqué (rires)… Bon maintenant si Kate Bush m’appelle… je ne vais pas dire non.

Comment pourrait-on refuser quoi que ce soit à Kate Bush ?

Steven Wilson : Si Peter Gabriel m’appelle je ne vais pas dire non… Il y aura toujours des exceptions, mais je vais prendre le temps de choisir et ralentir le rythme

Ce n’est pas toi qui cherche mais on te sollicite pour les remixes.

Steven Wilson : Oui c’est de plus en plus comme cela que ça se passe, et c’est super quand le travail vient à toi.

Et bien merci beaucoup Steven pour cet entretien à bâtons rompus ! Et bonne chance pour la sortie de To The Bone.

Steven Wilson : Ça a été un plaisir, merci à vous !

Propos recueillis en juin 2017 avec Stéphane Mayère et traduits par Stéphane Mayère.
Remerciements à Olivier Garnier.

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?