Iamthemorning est un groupe russe formé en 2010 à Saint-Pétersbourg. Sous la forme d’un duo, les artistes nous proposent une musique d’un genre étonnant où se mêlent le classique et le rock progressif. Rencontre avec Marjana Semkina à l’occasion de la sortie de leur troisième opus Lighthouse et sous le label Kscope.

Iamthemorning - Lighthouse (2016)

Chronique de “Lighthouse”

Sébastien : D’abord, merci de nous recevoir ! Alors, comment allez-vous et êtes-vous heureux d’être à Paris ?

Marjana Semkina : Nous sommes Iamthemorning, un duo de musique de chambre progressif russe. Gleb Kolyading gère les parties de piano ainsi que les arrangements. Moi-même Marjana Semkina pour vous servir, je suis chanteuse…

Sébastien : Quand avez-vous décidé d’opter pour ce format ?

Marjana : On a débuté sous la forme d’un groupe à part entière. Cela a duré quelques années mais cela n’a pas fait long feu. En effet, peu de musiciens ici en Russie sont disposés à investir du temps et de l’énergie et surtout, n’ont peut-être pas la patience d’attendre que le tout porte ses premiers fruits. C’est d’autant plus dommage pour eux que c’est le cas maintenant. Ils ont quitté le navire juste après le premier album. Du coup, on se dit que personne d’autre ne peut aimer notre musique autant que nous, avec un investissement à la mesure de nos propres ambitions. On a donc décidé de rester sous la forme d’un duo. C’est d’autant plus simple, que nous adorons tester de nouveaux outils artistiques, de nouveaux instruments ainsi que de nouveaux moyens d’expression. Tout est réellement moins compliqué à deux.

Iamthemorning

Sébastien : Quelles sont vos influences artistiques ?

Marjana : La plus grande influence qui soit reste l’environnement culturel et social dans lequel tu as grandi. Gleb étudie la musique classique depuis plus de 20 ans tandis que pour ma part, j’ai toujours été un rat de bibliothèque tout en étant une grande férue de prog. Je pense que tout cela transparaît dans notre style et dans nos compositions.

Sébastien : Que peux-tu nous dire au sujet de ton amour pour la musique ? Y aurait-il une âme russe en la matière ? D’illustres compositeurs sont russes

Marjana : Pour être sincère, je ne pense pas ce cela ait un rapport avec la nationalité. Nous ne sommes d’ailleurs presque pas connus dans notre pays et avons pourtant trouvé un auditoire en Europe. Par sa formation, Gleb voue une passion naturelle pour son art. En ce qui me concerne, c’est une toute autre histoire. J’ai toujours aimé chanter et écouter de la musique. Mes parents n’étaient pas vraiment intéressés par la chose, pas vraiment mélomanes. Je me souviens juste qu’ils me faisaient écouter Pink Floyd toute petite, je devais avoir 5 ans…

Sébastien : S’agirait-il d’une âme mélancolique ? Quels sont les thèmes abordés ?

Marjana  : A Saint-Pétersbourg, la ville où l’on vit, il réside un type de mélancolie tout à fait spécial. Celle-ci se trouve partout, dans ces maisons et rues qui ont traversé les âges, connu les guerres, l’occupation et la grande famine. C’est exactement ce que décrivait Léon Dostoevsky dans Crime et Châtiment. En conséquence, lorsque tu vis dans un tel environnement, les sujets évoqués sont toujours inspirés de cette humeur. Et même lorsque tu évoques d’autres sujets et que tu souhaites prendre le large, cette esprit russe te rattrape toujours, sans même que tu t’en aperçoives.

Sébastien : Lighthouse est votre nouvel album. Quelles ont été les étapes jusque là ?

Marjana : Lighthouse est notre troisième album studio. Le premier intitulé  ~ a été auto-produit et a réellement été une bonne entrée en matière. En 2012, Marcel van Limbeek, l’ingénieur du son de Tori Amos a découvert notre musique et a décidé de nous inviter à Londres pour travailler sur Belighted. Tout a vraiment commencé à partir de là : on a été repérés par Kscope et avons signé un contrat avec eux puis, un an plus tard, nous avons commencé à enregistrer Lighthouse. Un album enregistré en live (From the House of Arts) est sorti entre deux et nous a aidé au financement.

« Quand on s’engage dans un processus, nous allons jusqu’au bout, nous ne sommes pas du genre à abandonner. »

Sébastien : En quoi cet album est-il différent du précédent ? Peux-tu nous parler du processus de gestation ? Quel est ton titre favori ?

Marjana : Il s’agit d’un album tout à fait différent. Si Belighted était un peu en dents de scie et que nous ne savions pas où nous allions à 100%, Lighthouse représente tout le contraire : nous savions minutieusement ce que nous faisions et à mon sens, nous maîtrisions chaque petit détail. Le produit fini est extrêmement proche du résultat attendu. On peut dire que cette fois, nous avons eu un meilleur contrôle artistique. Cela s’explique par la primauté du piano sur presque chaque morceau et dans cette œuvre, par la moindre importance des parties de guitare. Cela sonne plus naturel pour nous, du moins, c’est ainsi que l’on voit les choses. Quant à l’écriture, tout dépend du fait de savoir si Gleb et moi-même sommes dans le même pays. Durant la phase d’écriture du dernier album, j’étais souvent à l’étranger et je travaillais à partir de ses projets ou autres improvisations. Lorsque nous nous rencontrions, nous jouions les chansons pour voir comment elles sonnaient et nous n’avons jamais été déçus. Lors de ces rencontres, il nous arrivait aussi de composer sur le tas des trucs qui eux aussi, fonctionnaient bien. Par ailleurs, nous n’avons aucune composition qui ne soit absente de l’album, c’est notre façon de travailler. Quand on s’engage dans un processus, nous allons jusqu’au bout, nous ne sommes pas du genre à abandonner à mi-route. Il y a aussi une série de titres que nous avons commencé à écrire il y a quelques années, de mémoire juste après Belighted.

Il y a même un morceau intitulé Belighted sur Lighthouse. A l’origine, j’avais donné ce nom au titre pour ensuite le donner à l’album. On a débuté le processus de création et d’arrangement des chansons durant l’été. L’enregistrement a été fait en septembre et le mixage en novembre-décembre. Comparé au précédent opus, cela a été très rapide. Mon titre favori est le titre éponyme. Je considère que c’est certainement le plus abouti de notre carrière et je suis très heureuse que Mariusz Duda y chante d’autant plus que sa voix est l’une de mes préférées, j’adore vraiment ce qu’il fait.

Sébastien : Peut-on parler d’une musique sophistiquée ou élitiste ? Mets-tu ta passion pour la musique au dessus des enjeux financiers ?

Marjana : Cela n’a jamais été vraiment un problème pour moi. J’aime trop la musique pour espérer en tirer un profit pécunier. J’ai toujours compris que cela ne serait jamais le cas et c’est pour cela que j’ai un boulot afin de pouvoir payer mes factures à la fin du mois. Tout ce que l’on gagne au niveau artistique retourne à la musique. C’est vraiment super d’avoir atteint ce niveau et de pouvoir nous éclater. Je pense à toutes ces personnes qui aiment ce que l’on fait et qui nous soutiendront toujours dans notre démarche.

Iamthemorning

Sébastien : Connais-tu le groupe The Wishing Tree et sa chanteuse Hannah Stobart ? Je retrouve des points communs avec ta façon de chanter.

Marjana : J’avoue que non mais tu as piqué ma curiosité.

Sébastien : Vivre de la musique est un vrai défi. Que peux-tu nous dire de l’état des choses en Russie, du financement participatif et de votre contrat avec le label Kscope ?

Marjana : Avant que je ne commence à voyager, j’étais convaincue que le Russie était le pire pays en la matière. Je me rends compte maintenant la situation est identique partout. Pour espérer vivre de la musique, tu dois non seulement être très chanceux mais aussi te donner à 200%, être absolument passionné et prendre des risques. Gleb a consacré sa vie entière à la musique et cela restreint les pistes de reconversion pour lui. Au jour le jour et en ce qui le concerne, cela n’est pas simple. La situation est bien plus aisée pour moi : je travaille à plein temps, cinq jours sur sept dans une belle société informatique et qui plus est, à distance, ce qui me donne beaucoup de liberté pour voyager et m’occuper du groupe. Je gère notamment les envois et précommandes (je voyage notamment aux Pays-Bas rien que pour cela). Je dois avouer que mes employeurs sont très conciliants. Sans eux, j’aurais certainement du me débrouiller et me tourner qui sait vers Patreon [1] ?

On a d’ailleurs eu recours au financement participatif via Kickstarter à la fois pour Belighted et l’enregistrement live From the house of arts et avons été le premier groupe russe couronné de succès en la matière. Je pense que cela fonctionne bien dans notre cas et ce, grâce à la relation très spéciale que nous entretenons avec notre public. Nous aimons vraiment ce que l’on fait et au final et je crois que nos fans se rendent compte de la somme de travail que cela représente. C’est notamment pour cette raison qu’ils seront désireux de nous aider à l’avenir, j’en suis convaincue. Quand Kscope est rentré dans la partie, tout est devenu plus facile. Le simple fait de rejoindre un label aussi réputé te donne immédiatement une plus grande visibilité et après, cela fait boule de neige : plus tu as un public large plus le soutien potentiel est important.

« Je pense à toutes ces personnes qui aiment ce que l’on fait et qui nous soutiendront toujours dans notre démarche. »

Iamthemorning

Sébastien : Peux-tu nous parler des musiciens impliqués dans l’album ?

Marjana : Sans exception, ils sont tous incroyablement doués !

Bien entendu, je ne présenterai pas Gavin Harrison et Colin Edwin. Nous sommes infiniment honorés qu’ils aient accepté de jouer avec nous sur le projet.

Vlad Avy est notre ami canadien qui a aussi joué de la guitare sur Belighted. Il est maintenant assistant de Marcel van Limbeek au mixage. Il a aidé ce dernier ainsi que l’équipe au Royaume-Uni à garder les sessions dans le bon ordre et croyez moi, cela a bien facilité les choses.

Evan Carson a géré les parties de percussions, notamment de bodhran [2]. C’est un fantastique musicien, il joue au Royaume Uni dans un groupe de progressif appelé Stark. C’est vraiment super, vous devriez tous écouter. Sa contribution a été importante au niveau de la signature sonore qui est la nôtre aujourd’hui.

Andrez Izmailov joue de la harpe avec l’ensemble philharmonique de Saint-Pétersbourg. C’est un musicien classique très réputé en Russie et ce fut encore une fois un plaisir d’avoir pu collaborer avec lui. Je précise qu’il apparaît également sur Belighted.

Je dois également citer un certain nombre de musiciens pour les parties d’instruments à corde et à vent tout comme le chœur d’enfants Perzvony.

Sébastien : Un mot pour Mariuz Duda ? Nous connaissons tous la terrible nouvelle à savoir le décès soudain du guitariste de Riverside

Marjana : Je pense qu’il est tout aussi difficile de faire face au deuil lui-même qu’à la réaction du public. A force de recevoir une quantité de messages de condoléance, comment tirer la page  et avancer? Tu peux aussi te souvenir d’une personne disparue le sourire aux lèvres plutôt que de se lamenter. Piotr préfèrerait certainement nous voir heureux à son souvenir et en aucun cas, il ne souhaiterait nous voir pleurer.

Propos recueillis en mars 2016
Remerciements à Valérie Reux.

 

[1]  Patreon Inc., est une plate-forme de financement participatif en anglais basée à San Francisco et créée par le musicien Jack Conte et le développeur Sam Yam. Elle permet aux artistes inscrits d’obtenir des financements de mécènes (patrons en anglais) sur une base régulière ou par œuvre créée. Elle est populaire chez les créateurs de contenu sur YouTube, les musiciens, ainsi que les artistes de bande dessinée en ligne, et a été mise en avant par les magazines Forbes, Time, et Billboard.
[2]  Le bodhrán (est un instrument de percussion utilisé dans la musique irlandaise. C’est un tambour sur cadre joué avec un bâtonnet (stick).

A propos de l'auteur

Sébastien Buret

Né à Lille en 1972, je découvre Les Beatles à 10 ans, un premier amour dont je me souviens encore : paroles en main, je chantais à tue-tête dans le salon familial. A 15 ans, c'est le déclic. Par une après-midi bénie, mon cousin me passe deux albums : « 90125 » de Yes et « Are you sitting confortably » d'IQ. C'est alors la claque, la révélation. De là naîtra un amour profond pour le rock progressif et une passion ultime pour le groupe Yes dont j'achèterai deux albums dès le lendemain. Cette mélomanie se renforcera au fil des années, de belles amitiés se greffant au passage à force de rencontres et de partages. Eclectique jusqu'au bout, je peux passer de Sépultura à Beethoven sans soucis. J'aime le beau, l'émotion, la sincérité et la profondeur de l'expression musicale. Pour ces raisons, je me passionne notamment chaque jour davantage pour des musiciens tels que Steve Hogarth et le groupe Marillion ou encore pour des formations telles que Gazpacho, Opeth ou Steven Wilson. Car la musique est une histoire d'hommes et de femmes, mon exercice de prédilection est l'interview. Quoi de plus intéressant et enthousiasmant que de rentrer dans l'intimité d'artistes, que de tenter à comprendre leurs messages et les mettre en lumière ? Ecrire a pour moi du sens et ce en toute modestie : rendre hommage aux artistes que j'admire et tenter l'impossible : rendre justice à leur talent ! Tout en m'amusant et en apprenant...

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