Quelques mois après la sortie de A Spark in the Aether et de son projet solo Multiplex, retour sur une interview accordée par le prolifique et non moins sympathique Andy Tillison.

De quoi nous replonger dans une discographie riche, à géométrie variable et de redécouvrir l’un des grands noms actuels du genre.

En immersion avec un passionné de musique, au parcours atypique. Bienvenue mister Tillison !

The Tangent - A Spark in the Aether (2015)

Chronique de “A Spark in the Aether”

Hello Andy, merci de nous accorder l’opportunité de cet entretien ! Peux-tu pour démarrer nous décrire ton parcours et ton évolution musicale, comment es-tu devenu cet auteur-compositeur au talent reconnu ?

Andy Tillison : Mon parcours et mon éducation musicale sont excessivement variés. J’ai commencé à aimer la musique classique étant enfant, particulièrement Beethoven et Stravinski. Ensuite j’ai découvert le rock en 1972, à 12 ans, lorsque j’ai entendu Yes pour la première fois. A 15 ans, j’ai commencé à écouter du jazz puis à 16 de la soul et du funk. Ensuite à 18 ans j’ai intégré un groupe punk.

Un titre bonus sur ‘Le sacre du travail’ était justement un morceau punk . A la fin des années 70, la musique punk était une sorte de réaction aux ‘dinosaures’ et en particulier au rock progressif. Comment as-tu du coup évolué à l’envers : du punk vers le prog ?

Andy Tillison : Oh, c’était juste une phase d’apprentissage. Bien sûr, j’ai apprécié ma période punk, mais à cette époque j’étais en pleine évolution en tant que musicien/interprète et du coup je ne voulais pas rester prisonnier d’un seul genre. J’ai aussi participé à tout ce truc ‘Nouveaux Romantiques’ à l’époque de Duran Duran et Ultravox, puis je suis revenu au punk anar, avec une légère inclinaison progressive à la fin des années 80. Au début des années 90, j’ai pensé qu’il était temps de refaire du prog et donc j’ai commencé à réfléchir sur comment le faire. J’ai donc commencé par faire des reprises de Peter Hammill et Van Der Graaf Generator, puis ensuite j’ai composé mes propres morceaux avec mon propre style. J’ai alors monté Po90 (Parallel or 90 degres) qui n’a pas eu un énorme succès, bien que je pense que sa musique tenait vraiment la route ! Et bien sûr en 2003, nous avons sorti le premier album de The Tangent. Soudain j’avais une carrière musicale qui démarrait ! Ca a vraiment pris du temps pour arriver là.

A part toi le line-up de The Tangent est célèbre pour son instabilité (le syndrome Yes peut-être)… Est-ce que c’est difficile pour toi ou bien est-ce une bonne opportunité d’explorer plus facilement des univers musicaux différents, en fonction de qui t’entoure.

Andy Tillison : Je m’y suis habitué… tout comme Robert Fripp s’est habitué aux changements dans King Crimson. Et oui, définitivement, cela apporte de la fraicheur et de nouvelles idées au groupe. En fait, j’ai souvent souhaité que The Tangent soit une sorte de communauté où tout le monde vivrait ensemble…avec un studio d’enregistrement dans le jardin. La réalité est que nous vivons tous loin les uns des autres, parfois dans des pays différents, nous participons à d’autres groupes également, du coup la structure de The Tangent est fluctuante. Personne n’a jamais été viré du groupe par contre et si une personne part, ça ne signifie pas que j’accepte facilement ou que je suis content de ce départ. Pour autant, nous avons maintenant un noyau stable avec Jonas, Luke et Theo qui sont des membres clés de The Tangent. Jakko également dans une moindre mesure est une personne importante dans le cadre du groupe.

Si tu devais définir ou décrire le style de musique de The Tangent, comment t’y prendrais-tu ?

Andy Tillison (2015)

Andy Tillison : Et bien c’est évidemment du rock progressif. Je dirais qu’il y a des influences de jazz fusion, des inspirations de l’école Canterbury… Au niveau des textes, nous sommes assez différents des autres groupes, nous sommes plus attachés au monde contemporain – pas de Tolkien ou de réécritures d’histoires anciennes par ex. Il nous est arrivé de parler d’évènements historiques, mais depuis que Big Big Train qui fait beaucoup ce genre de chose a explosé en terme de succès, nous essayons d’éviter. En fait il y a toujours quelques racines punk enfouies dans notre musique. J’aime l’idée de prendre le contrepoint du rock progressif comme élément de notre son. Notre musique est finalement plus un ensemble de pleins d’instruments différents avec leur personnalité plutôt que de longues nappes de cordes ou de mellotrons…

Apres Comm en 2011, il y a eu des rumeurs de split et d’arrêt complet de l’activité de The Tangent. Etait-ce vrai ?

Andy Tillison : On a en quelque sorte splitté à ce moment. Nous n’avions plus d’argent et nous avons dû arrêter le groupe avant de faire faillite. C’est triste car le groupe et le line-up était super à cette période. C’est Jakko qui nous a sauvés en remontant un groupe pour faire ‘Le sacre du travail’. Du coup on a pu sortir l’album, que j’avais déjà écrit.

‘Le sacre du travail’ est sous-titré ‘electric sinfonia’. Ton album solo est lui intitulé ‘Electric sinfonia n°2’ . Pourquoi ce choix de le sortir sous ton nom et non au travers de The Tangent ?

Andy Tillison : Et bien, j’ai écrit ces deux albums. Le premier avait des textes, du chant et devait donc naturellement être joué par The Tangent. L’autre était plus un effort personnel, instrumental, où je jouais la totalité des instruments. J’ai pensé que je ne pouvais du coup pas sortir ces deux disques sous le même nom d’artiste car ils sont complètement différents… Mais c’était ma deuxième pièce symphonique, chronologiquement. D’où le titre.

« Je considère plus l’album Multiplex comme un disque de groupe, mais un groupe composé d’une seule personne. »

Pourquoi utilises-tu ce nom étrange de Multiplex ?

Andy Tillison : Ah, c’est un multiplex … de moi. Un multiplex est une structure complexe avec plein d’usages différents. Ici j’ai joué tous les instruments, batterie, basse, guitare, claviers, j’ai écrit la musique, conçu la pochette, produit l’album, joué le rôle d’ingénieur du son, créé le site web de promotion, monté le label pour le distribuer… Au départ j’avais même pensé à Multitask… mais ça ne sonnait pas terrible n’est-ce pas ? (il sourit).

Pourquoi ce titre ? (que tu as toi-même qualifié de prétentieux), Est-ce la suite d’idées musicales que tu as commencé à développer dans ‘le sacre du travail’ ?

Andy Tillison : Oui tout à fait, J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler avec un grand orchestre et il me restait plein d’idées que je voulais à tout prix développer. C’était également intéressant de travailler sans avoir à chanter, j’ai pu me concentrer exclusivement sur les instruments, ça a été un point de départ nouveau et très intéressant, vraiment.

Tu sembles considérer ce disque comme ton premier véritable album solo. Quels sont les places des albums Andy Tillison Diskdrive’s Fog (2007) et Murk (2011) du coup ?

Andy Tillison : Ces disques étaient plutôt orientés musique électronique et font définitivement partie de mes albums solos. Par contre je considère plus l’album Multiplex comme un disque de groupe, mais un groupe composé d’une seule personne. Ce n’est pas réellement un album solo pour moi. Ça peut paraitre bizarre énoncé comme ça, mais si tu écoutes attentivement le disque tu comprendras ce que je veux dire.

En 2003 il était initialement prévu que le premier Tangent ‘The music that died alone’ (2003), soit un album solo d’Andy Tillison n’est-ce pas ?

Andy Tillison : C’est tout à fait juste. Mais au cours des sessions il est apparu qu’avec les apports et le jeu de Jonas, Roine, David Jackson et Zoltan, ça devenait de plus en plus difficile d’appeler ça un album solo – c’était devenu un album de groupe et du coup je lui ai donné un nom de groupe.

Pourquoi as-tu passé autant d’années du coup pour sortir ce disque ?

Andy Tillison : Et bien, la plupart de mon travail est pour The Tangent, qui est mon groupe principal bien sûr. Par ailleurs, je ne suis pas aussi rapide de Roine ou Neal Morse lorsque j’écris ! Si je sortais plus de disques solos, il n’y aurait plus d’albums de The Tangent, faute de temps.

« Notre genre, créatif, a été d’une certaine manière brutalement stoppé par le commerce et la nécessité de faire du business à la fin des années 70… »

Dans cet album, Multiplex, tu joues de tous les instruments, mais d’une manière curieuse, comme si tout était fait ….aux claviers

Andy Tillison : Yeah , On peut vraiment tout faire aux claviers de nos jours. Mais tu sais, j’ai commencé à utiliser des sons de batterie sur mes claviers dès 1986 et j’adore ça. (bon je joue également sur un vrai kit de batterie). La technologie évolue de plus en plus et de mieux et mieux et je devais vraiment saisir l’opportunité avant de mourir de faire seul un album complet avec guitares,

Andy Tillison (2015)

cuivres, basse, batterie, cordes, instruments à vent en même temps que des claviers, orgues, synthés et mellotron ! Ça a été une expérience fantastique et j’ai pris beaucoup de plaisir à travailler sur ce projet.

Tu peux nous expliquer comment tu as géré ce travail ?

Andy Tillison : J’ai commencé en improvisant et en enregistrant ces sessions. C’était la plupart du temps une mélodie au piano avec une partie de basse sur les octaves graves du clavier. Ensuite j’ai trié pour garder les parties que je préférais et les ai retravaillées en de meilleures versions. Petit à petit les compositions se sont construites de cette manière, un instrument à la fois. Je pense que c’est un peu la méthode que Mike Oldfield avait utilisé pour Tubular Bells mais avec des outils plus modernes.

Qu’as-tu utilise comme synthés et claviers ?

Andy Tillison : J’ai utilisé mon orgue Hammond naturellement, ainsi qu’un synthé analogique polyphonique Studiologic Sledge. La plupart des instruments autrement sont virtuels et travaillés au travers d’un ordinateur, comme la batterie, la basse, toutes les guitares, le piano électrique, les cuivres, les vents et le mellotron. J’ai utilisé un piano GEM Promega 2 avec lequel j’ai joué tous ces instruments. Rien n’était programmé. Tout a vraiment été interprété… et j’ai aussi utilisé le son de ce piano …comme son de piano !

Comment as-tu fait pour sonner comme un vrai groupe, surtout sur le premier mouvement

Andy Tillison : Et bien je pense que c’est parce que j’étais un véritable groupe. Le multiplexage d’une personne qui a conduit au final à plusieurs versions de moi, jouant ensemble. A la fin, c’est un véritable groupe, composé d’une seule personne, multipliant les interprétations à des moments différents.

Dans cet album, tu te révèles être un grand amateur de jazz-rock ! Quel sont tes musiciens et groupes favoris dans ce style

Andy Tillison : Je suis un gros fan de Chick Corea et de Return to Forever– et bien sûr j’adore le style Canterbury qui est construit sur le jazz fusion. J’ai écouté beaucoup d’artistes de ce genre, de Weather Report à Colosseum 2 par exemple. Je pense que National Health fait partie de mes groupes favoris, ah et Snarky Puppy me remplit de joie chaque jour. J’espère juste ne pas me réveiller un jour en me rendant compte qu’ils n’existent pas et que leur existence était juste un rêve.

Est-ce qu’il y a des impros sur cet album ou tout est écrit ?

Andy Tillison : C’est de l’improvisation, évidemment c’est de l’impro modifiée et éditée (ce qui est bien sûr une forme de composition). Je ne pense pas être la seule personne à utiliser l’impro comme moyen d’assembler des blocs avec lesquels écrire, composer.

As-tu finalement eu des réponses sur le ‘orgue réel ou non’ du livret ?

Andy Tillison : Non !!! et c’est impossible de toute façon, car je ne me rappelle pas moi-même sans regarder mes fichiers. Mon orgue virtuel est aussi bon qu’un vrai, et honnêtement à l’écoute je suis incapable de faire la différence. Pourtant, j’ai joué des deux !

Parlons du nouvel album de The Tangent. Avec A Spark in the Aether c’est le retour de Ed Unitsky aux illustrations. Es-tu inspire par son travail ? Ou au contraire est-ce que son travail est une illustration de ta musique ?

Andy Tillison : J’adore le travail d’Ed. Comme le rock progressif de The Tangent, il n’est pas ancré dans une période donnée, c’est intemporel. Notre genre, créatif, a été d’une certaine manière brutalement stoppé par le commerce et la nécessité de faire du business à la fin des années 70. Le hip hop a été ‘autorisé’ pendant 30 ans alors que le rock progressif était banni littéralement pendant les années 80. Nous avons voulu reprendre là où cela s’était arrêté et le style et le travail d’Ed correspondent exactement aux belles pochettes de l’époque et à ce que les fans aiment voir sur nos albums.

A Spark in the Aether est sous-titré ‘the music that died alone volume 2’, pourquoi ce retour aux sources du tout premier album ?

Andy Tillison : Quand j’écoutais les premières démos, j’ai réalisé qu’il y avait un esprit similaire à celui du premier album. Il y avait des références à ce style progressif au niveau des textes et ça m’a fait penser au premier disque. Du coup on l’a intégré au moment de la production et ceci incluait également les illustrations d’Ed, ça semblait naturel.

Et donc tu as réutilisé une illustration du premier livret, de manière à marquer la continuité ?

Andy Tillison : Exactement ! Tu as trouvé !

Quel est le concept derrière ‘A spark in the aether’ ( trad : une étincelle dans l’éther ) ou le thème commun entre les 2 volets de ‘The music that died alone’

Andy Tillison : On me demande souvent ou je trouve mon inspiration. Je ne suis pas croyant… et honnêtement je ne saurais pas dire ou je trouve mes idées… mais j’ai toujours aimé l’idée d’’éther’ (Aether) dans la mythologie grecque, cet espèce de dieu primordial, invisible. C’est un truc similaire à la ‘force’ de George Lucas dans la saga ‘Star Wars’. En fait les idées arrivent de nulle part. Ensuite, j’aime beaucoup ce qui touche à l’électricité et au magnétisme, qui sont pour moi les racines de toute vie consciente, d’ailleurs. L’éther est tout autour de nous et produit des choses que nous ne pouvons pas voir. Il y a aussi une bonne raison pour dire que l’électricité nous gouverne, après tout notre cerveau fonctionne avec des impulsions électriques. Les étincelles à travers l’éther sont mes idées, nos idées et je compte bien qu’elles continuent à arriver !

Avec Theo Travis et la place importante donnée aux instruments à vent, on retrouve l’ambiance ‘Canterbury’ qui était la marque des premiers albums du groupe. Quel est la connexion entre The Tangent et l’école Canterbury ?

Andy Tillison : Et bien, comme je j’ai déjà dit, j’étais un grand fan de Canterbury quand j’étais adolescent…et je le suis toujours d’ailleurs. J’ai commencé à en écouter à 15 ans et 40 ans plus tard il est évident que j’utilise beaucoup de qui m’a influencé dans ce que j’écris. Theo également a joué avec beaucoup de groupes, dont Gong et Soft Machine, Jakko a joué dans Rapid Eye Movement avec Dave Stewart. Il y a donc physiquement des liens, mais je suis sûr que l’influence Canterbury dans The Tangent est là simplement parce que j’en ai écouté énormément.

« Je n’écris pas pour faire de la longueur, j’écris et je travaille un morceau jusqu’à ce qu’il soit terminé. »

Andy Tillison (2015)

Quel est ton sentiment sur le fait de faire un album proche du tout premier avec un line-up complètement diffèrent ? Comment vous êtes-vous partagé le travail?

Andy Tillison : J’ai beaucoup aimé ces sessions …. Et j’ai ressenti avec ce nouveau line-up le même entrain, la même joie qu’avec le précédent. On avait tourné ensemble en 2014, on se connaissait donc bien et la tournée avait bien fonctionné, je crois qu’on peut ressentir cette ambiance lorsqu’on écoute l’album. J’ai toujours laissé les musiciens de The Tangent faire ce qu’ils désiraient sur les albums. S’ils suivaient à la lettre mes directives, ça serait un album solo, et non plus un album de groupe, et ce n’est pas ce que je désire. Au final, peu importe le line-up dont on parle. Ce qui rend The Tangent spécial est mes chansons interprétées par d’autres musiciens .

Quel fut le processus de création de ‘A spark in the Aether’, par quoi as-tu été inspiré ?

Andy Tillison : Il arrive quand j’écris que je sois inspire par des problèmes humains, de société, ou du monde des affaires, comme COMM ou Le Sacre Du Travail. Parfois, c’est plus de grandes histoires comme “In Earnest” ou “Titanic“.

Et parfois, c’est juste la musique brute qui est source d’inspiration, cet album et le premier partagent cette inspiration musicale brute…

Les albums de The Tangent sont aussi réputés pour leurs epics, souvent très réussis de plus (Wiki Man, Where are they now ? sont parmi mes favorites par ex ). Ici nous avons ‘The Celluloid Road’. Quel est le process qui aboutit à ces morceaux, est-ce un choix d’écriture, une évolution naturelle de la composition ?

Andy Tillison : C’est vraiment l’évolution naturelle du morceau. Je n’écris pas pour faire de la longueur, j’écris et je travaille un morceau jusqu’à ce qu’il soit terminé. Un morceau de prog de 20 minutes, fonctionne comme un film de 100 minutes, c’est juste que cela se produit comme ça. J’ai besoin de temps pour raconter mes histoires en chansons, et si ça doit prendre 20 min, et bien ça prend 20 min. Tu sais, tous ces morceaux sont en fait bien plus longs et à un moment je coupe tout ce qui n’est pas nécessaire… Tu as raison en disant que c’est un processus naturel pour moi et bien sûr, j’ai tellement écouté d’épics au cours de ma vie que ça me semble naturel… pour moi c’est la longueur normale d’un morceau, donc…

Propos recueillis en février 2015 par Stéphane Mayère et Renaud Oualid
et publiés dans KOID9 n°92.