Furie (Fury)
5.0Chef-d'œuvre

Si certains filment avec les pieds ou de la main gauche, Fritz Lang filmait, lui, de l’œil gauche (il perdit le droit lors de la première guerre mondiale), ce qui ne l’empêcha pas de devenir un des génies les plus emblématiques et influents du cinéma… tristement oublié des Oscars… mais quimporte ! Quoi qu’il en soit, nous voici donc revenu en plein milieu des années 30. C’est un Fritz Lang tout frais débarqué de France – où il réalisa le passable Liliom – qui se lance dans la grande aventure hollywoodienne. Et pour ses débuts, le réalisateur allemand ne fera pas les choses à moitié en exploitant ses obsessions personnelles. Toujours fasciné par les enjeux démocratiques, les connexions politiques, sociales et la transformation (morale et physique) de ses personnages prêts à basculer en un instant de l’ombre à la lumière (et inversement), Fritz Lang co-écrit un récit axé sur le « lynchage », une pratique qui reste alors très habituelle en Amérique.

Inspiré d’un fait divers dégoté dans un journal local, Furie (Fury) nous présente le calvaire de Joe Wilson (Spencer Tracy), sympathique monsieur tout le monde de la Caroline du Nord qui s’apprête à se marier avec Mademoiselle Grant (Sylvia Sidney) et à ouvrir un garage. Mais tout bascule lorsqu’il est confondu avec un kidnappeur, puis arrêté à tort et enfin emprisonné. Il est alors isolé : de sa fiancée, de ses frères, de ses projets, de son avenir. Et puisque cela ne suffit pas, la foule réclame justice et s’amuse à mettre le feu à la prison histoire d’accélérer les choses. S’il réchappe de justesse à l’incendie, Wilson entre alors dans une spirale infernale. L’obsession de la vengeance emporte tout. Ses valeurs morales comme le reste. Perclus de haine, passant du statut de victime à celui de bourreau, il se cache afin de faire condamner – à mort – les auteurs du lynchage. Rien de moins.

« I don’t care anything about saving them. They’re murderers. » (Joe Wilson)

Avec une telle trame, Fritz Lang avance en terrain connu. En dénonçant les limites de la démocratie autour de l’injustice et du populisme, le cinéaste renoue avec ses thèmes habituels. En héros langien typique, Joe Wilson devient un homme en fuite, planqué, étouffé par les axiomes sociaux d’une foule définie par l’intolérance, la xénophobie, la folie collective, les petits arrangements bref, la médiocrité. M le Maudit n’est pas loin si ce n’est que l’on a affaire à un faux coupable, ce qui connecte logiquement Furie aux obsessions du comparse Alfred Hitchcock.

« I’ll give them a chance that they didn’t give me. They will get a legal trial in a legal courtroom. They will have a legal judge and a legal defense. They will get a legal sentence and a legal death. » (Joe Wilson)

Sur un sujet aussi fertile en polémiques dans un pays gangréné par le code Hays, Fritz Lang marchait sur des œufs. Produit (avec des pincettes de précaution) par Joseph L. Mankiewicz (futur cinéaste multi-oscarisé de L’aventure de Madame Muir, Eve et Cléopâtre) qui imposa pourtant le cinéaste à Louis B. Mayer, Furie permet à Spencer Tracy de jouer une partition à la fois brutale et subtile. Sa métamorphose du bon gars à l’implacable accusateur démontre ce pouvoir de transformation assez exceptionnel qui sera d’ailleurs réexploité par Victor Flemming pour son célèbre Dr Jeckyll & Mister Hyde (1941). L’acteur de 36 ans est ainsi mis en valeur par le jeu d’ombres et de lumières d’une mise en scène qui exploite sans excès les mécanismes de l’impressionnisme allemand. Partagé en deux parties (comme Docteur Mabuse le joueur et Metropolis), chacune renvoyant à une forme de violence et de haine (collective, individuelle), Furie utilise les reflets, les miroirs comme autant de déformation de la psychologie meurtrie et conflictuelle des protagonistes. Tout le monde semble à la fois coupable et victime d’instincts qui les dépassent. Le Cinéma sert jusqu’à la démonstration au tribunal où le son (Joe écoute les témoignages à la radio) et l’image (images du lynchage via la presse) font à la fois acte de preuves et terrain de repentance possible (sujet cher au cinéaste).

Par sa construction narrative et sa réalisation, Fritz Lang représente parfaitement l’asphyxie morale de la société comme des individus qui la composent. L’opposition passion/raison joue à plein et cette envie de dénoncer, dès son premier film américain, une société autoproclamée exemplaire, allait se poursuivre, notamment avec J’ai le Droit de Vivre (You Only Live Once, 1937) et Casier Judiciaire (You and Me, 1938) qui forment avec Furie une trilogie portée par Sylvia Sidney, actrice rare que l’on apercevra chez Hitchcock (Sabotage), William Wyler (Rue sans Issue) et… plus tard, dans Beetlejuice et Mars Attacks! de Tim Burton.

« The mob doesn’t think. It has no mind of its own. » (Joe Wilson)

Au-delà de cette démonstration puissante et limpide, le tournage ne fut pourtant pas une partie de plaisir. Fritz Lang avait en effet un peu de mal avec les contraintes syndicales en vigueur. Les techniciens mis à l’épreuce étaient soutenus par Spencer Tracy qui détesta les méthodes (très) autoritaires du réalisateur. Qu’importe aujourd’hui, la force du propos montre à quel point le rejet de l’autorité légale (le shérif ne peut rien contre la vindicte des habitants) et l’accumulation des bassesses et des mensonges sur le terreau de la peur peut gangréner une communauté. Toujours d’actualité, peu de films sur le sujet parviendront à ce niveau d’acuité. À ce niveau se placent L’Étrange Incident (The Oxbow Incident de William Wellman, 1943) et La Poursuite Impitoyable (The Chase d’Arthur Penn, 1966) qui ajoutait en plus une vision sans concession d’une petite bourgeoisie délétère. Mais ceci est une autre histoire…

FURIE de FRITZ LANG

Furie - Friz Lang (1936)

Titre : Furie
Titre original : Fury

Réalisé par : Fritz Lang
Avec : Spencer Tracy, Sylvia Sidney, Bruce Cabot, Walter Brennan…

Année de sortie : 1936
Durée : 90 minutes

Scénario : Bartlett Cormack et Fritz Lang
Image : Joseph Ruttenberg
Musique : Franz Waxman
Décors : Cedric Gibbons, Edwin B. Willis
Montage : Frank Sullivan et William LeVanway

Nationalité : États-Unis
Genre : Drame
Format : Noir et blanc – 1,37:1 – Mono – 35 mm

Synopsis : Joe Wilson est injustement accusé de l’enlèvement d’une jeune femme. La foule, excitée par plusieurs meneurs, prend d’assaut la prison où il est enfermé…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?