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Eraserhead
5.0Chef-d'œuvre

Eraserhead est-il un film d’horreur ? Classé comme tel depuis sa sortie en 1977, le premier long métrage signé David Lynch dépasse aujourd’hui encore le simple apostolat des amateurs de frissons et de terreur bon marché. Mais quelle est cette « Tête à effacer » ? Et pour effacer quoi ? La mémoire du héros ? Celle du spectateur ? Le mystère de la vie, incarné ici dans une progéniture monstrueuse ? Une séquence du film symbolise ces interrogations lorsque le personnage principal fantasme l’utilisation de sa propre tête pour la fabrication d’une gomme placée ensuite au bout d’un crayon à papier. Difficile à oublier… tout comme le reste du film, tant il s’agit d’une expérience artistique, sensorielle et fantasmagorique absolument unique. Mais attention, se plonger dans ce cauchemar nécessite d’être prêt à une grande culbute mentale. Un grand huit névrotique. Le défi est violent. Splendide. Parfois dégueulasse. Toujours fascinant. Le voyage dans l’inconscient de son auteur et, par extension, dans le nôtre, n’a pourtant rien de complaisant. Pire, il tire jusqu’au bout les ficelles des interprétations à géométrie variable. Le spectateur assiste alors à un enchaînement sans fil narratif où l’absurde côtoie une forme d’humour noir jusqu’au-boutiste, caractéristique du cinéma de David Lynch, des séquences oniriques glauques portées par des dialogues surréalistes et un univers sonores anxiogène. Mâtiné d’un noir et blanc brut, le résultat semble inspiré du Bunuel déjanté du Chien Andalou, une référence que Lynch refusera pourtant d’assumer pleinement, assurant n’avoir jamais vu le film avant le tournage.

Et pourtant…

De fait, lorsqu’il entreprend le tournage du film, David Lynch n’a que 25 ans, n’est pas encore diplômé de l’AFI Conservatory mais papa d’une petite Jennifer née en 1968. Élément biographique clé, cette dernière souffrait d’une malformation au pied à sa naissance. Après avoir envisagé de quitter l’école de cinéma, il se fait convaincre de rester par le directeur de l’époque, Frank Daniel, en échange de quoi il obtient l’autorisation de produire sa première œuvre sans que personne n’interfère dans le processus créatif. Les mains libres, David Lynch se lance alors dans un projet de moyen métrage d’une quarantaine de minutes et rédige un script de 21 pages seulement. Le tournage commence le 29 mai 1972, principalement de nuit, dans des endroits abandonnés de l’école ou aux alentours. Il s’entoure d’une bande de potes très doués : Jack Fisk (futur chef décorateur de Terrence Malick), Frederick Elmes, Alan Splet et une certaine Sissy Spacek (épouse de Fisk) qui n’avait pas encore tourné Badlands (Malick), ni Carrie (De Palma). La petite équipe travaille alors en mode commando artisanal, avec les moyens du bord, pour un budget initial d’à peine 10.000 dollars alloués par l’école. La somme se révèle rapidement insuffisante et Lynch doit bosser pour le Wall Street Journal et emprunter à son paternel afin de poursuivre l’aventure. Doutes. Tensions. Divorce. Lynch part alors vivre à plein temps sur le plateau de tournage. Pratique. La salle de montage sert de réfectoire et de salle de bain. C’est le chaos, la production s’interrompt à plusieurs reprises et s’étend à tel point que notre ami et envisage d’achever les choses en format animation, patte à modeler et tout le toutim. S’il en profite malgré tout pour réaliser un court-métrage torturé (The Amputee, 1974), il lui faudra en tout cinq années pour terminer la bête. Eraserhead peut alors se montrer et ce qu’il laisse voir tranche complètement avec le tout venant. Il écoeure autant qu’il hypnotise. Trop clivant, il n’intéresse pas les grands circuits de distribution, ni le Festival de Cannes malgré les efforts de Lynch pour l’envoyer en compétition officielle. Par contre, le film obtient un succès grandissant sur le circuit underground et plus précisément les séances de minuit qui permettent de voir des œuvres hors système souvent produites par des artistes aux idées borderline. On retrouvera Eraserhead au milieu d’une programmation comprenant aussi bien La Nuit des Morts Vivants (George Romero), El Topo (Jodorowsky), The Rocky Horror Picture Show (Richard O’Brien) ou encore Pink Flamingos (John Waters). Le film se façonne une solide réputation, renforcé par l’intérêt de Stanley Kubrick himself, qui, selon la légende, n’hésitera pas à le considérer comme l’un de ses films préférés et à le projeter à l’équipe de The Shining pour les mettre « en condition ».

Il faut dire que la psychanalyse du film pourra donner des sueurs froides. Flip constant sur la paternité, Eraserhead nous présente l’histoire de Henry, jeune homme visiblement bien ordonné, imprimeur névrosé et hirsute, qui vit dans une sorte de no man’s land sorti des fumerolles d’une révolution industrielle. A quelle époque sommes-nous ? Aucune indication. L’environnement ressemble à un fantasme dystopique. Mais dans cette solitude apparente, notre ami est contacté par les parents de sa petite amie, Mary X (Charlotte Stewart) avec qui il pensait avoir rompu, faute de nouvelles. Après un repas surréaliste, Henry apprend qu’il est papa d’un bébé prématuré, sans bras ni jambe et doté d’une tête de lapin poussant des cris étranges. Henry doit alors faire face à ses obligations paternelles et emménage donc avec sa fiancée et le « bébé ». Mais entre la maladie et les gémissements de ce dernier, Mary décide de quitter Henry. La suite de ses aventures lui fera rencontrer la fille du radiateur (une Betty Boop perdue et souffrant de malformations), une étrange voisine pour qui il va rapidement éprouver une attirance sexuelle, subir les affres de cauchemars et fantasmes divers jusqu’au sacrifice sanguinolant, noirâtre, avant le silence. Difficile d’expliquer plus avant l’histoire tant il faut la subir in vivo.

Ce qui marque le plus lorsque l’on revoit le film après coup, c’est bien la maîtrise formelle des choses. David Lynch baigne le film dans un noir et blanc tout en contrastes puissants. Le travail sur les profondeurs de champ et les métaphores visuelles est déjà très abouti. Beaucoup d’éléments se retrouveront à nouveau dans les œuvres futures du réalisateur, comme les lampes qui vacillent, marqueur récurrent de Sailor & Lula à Twin Peaks en passant par Lost Highway, ou la chanteuse de music hall, sorte de gardienne d’un autre monde. En prenant comme sujet la création au sens large, Lynch retourne ici le sujet dans une forme d’horreur froide, comme s’il visitait une œuvre de Bacon matinée de La Métamorphose de Kafka (qu’il souhaitera longtemps porter à l’écran). Lynch sait manipuler la réalité pour la rendre grotesque ou effrayante. On pense à Freaks (Tod Browning, 1934) évidemment pour ce bébé difforme, sorti de nulle part, improbable incarnation de toutes les angoisses liées à la création. Le génie de David Lynch se trouve également dans le réalisme brutal de ses effets spéciaux. Il gardera d’ailleurs secret la façon de fabriquer le bébé… la mythologie du film ne tient pas seulement dans sa qualité plastique mais dans ses anecdotes de tournage, vraies ou fausses, toujours fascinantes. En laissant un voile de non dit sur la façon d’aboutir à ce que l’on voit, certains iront jusqu’à penser la « chose » réelle. A côté, l’interprétation de Jack Nance, cheveux dressés, comme sorti d’un Metropolis essoré, semble totalement habitée par les angoisses de son personnage. Dépassé par ce qui l’entoure, muré dans une forme d’incompréhension sur l’inextinguible humanité de sa progéniture, il traverse le film hagard. Cette façon de jouer l’indicible fera de lui le comédien fétiche de Lynch, même pour des panouilles, jusqu’à sa disparition en 1996.

Malsain. Le mot trouve ici toute sa définition. Eraserhead est un film qu’il est encore malaisé de trouver beau. Pas tant qu’il soit plus horrible ou repoussant que de nombreux autres films, d’horreur ou pas. Mais il touche ici aux fondements même de la représentation et de l’existentiel. Il joue avec les angoisses profondes. Dès son premier film, David Lynch parvenait à synthétiser la peur. Vicérale. A déranger. Comme David Cronenberg, dont on rapprochera le travail sur certains films (Chromosome 3, Videodrome, Faux Semblants), David Lynch va au bout de sa démarche et use de tous les artifices pour y parvenir. La scène de la fabrique de crayon est ainsi remarquable dans sa succession de métaphore à la fois logique et foldingue. La scène du repas de famille également, durant laquelle Lynch parvient déjà à jouer sur la corde d’un burlesque décalé fait de non-sens, de réactions hors zone (la mère et la fille qui hurlent, le père amorphe) et d’accessoirisation écoeurante (le poulet qui saigne). Les dialogues sont déjà un axe majeur du style David Lynch. Cette façon de convier l’anodin et de le rendre étrange par le seul fait de jouer sur la durée juste ce qu’il faut, sur le tempo d’une discussion pour passer du banal au bizarre. Une griffe qu’il porte encore aujourd’hui et qui rend son univers aussi étonnant, pouvant transformer un thriller classique en univers fantastique et cauchemardesque (Blue Velvet, Twin Peaks, Mulholland Drive).

Rester neutre face à Eraserhead semble compliqué. Que l’on soit cartésien ou porté sur le fantasmagorique, chacun trouvera de quoi alimenter ses traumas. David Lynch joue avec les nerfs et travaille l’image au corps, comme le spectateur. Il accentue cette impression d’étouffement avec une bande sonore trop peu commentée, qu’il a pourtant porté (avec Peter Ivers) au sommet de l’opressant. Entre une musique que l’on qualifiera aujourd’hui de « drône » et des bruitages de tuyauterie, de chaudière, d’industrialisation sourde et d’ambiances organiques diverses, l’univers sonique d’Eraserhead est d’une richesse et d’une puissance évocatrice rare. Cette enveloppe accentue encore les effets produits par l’imagerie proposée. Film Lynchéen jusqu’au bout de la pellicule, le réalisateur aura été l’homme à tout faire de sa propre production (décors, montage, financement, musique, effets spéciaux, script). Pur produit d’une imagerie qu’on pourrait également rapprocher d’un Fellini (en nettement plus violent) qu’il admire énormément, Eraserhead mérite amplement sa réputation d’expérience cinématographique. Devenu culte, The Online Film Critics Society classera en 2010 le film en deuxième position des meilleurs premier film de réalisateurs ayant par la suite comptés… derrière un certain Citizen Kane (Orson Welles).

En voyant ce film, le comique Mel Brooks (Les Producteurs, Frankenstein Junior) tombera dans le panneau de celui qu’il surnommera le « James Stewart tombé de la Lune ». Il déclarera que « ce type est un génie » et lui donnera sans sourciller les clés de la première production Brooksfilm intitulée The Elephant Man. L’histoire de John Merrick, homme rendu difforme par des anomalies congénitales. Le film reprendra les codes d’Eraserhead (noir et blanc, révolution industrielle, monstruosité) en les replaçant dans une enveloppe narrative mainstream. Son succès public et critique (8 nominations aux Oscars, César du meilleur film étranger) fera de David Lynch l’un des réalisateurs majeurs de sa génération.

Succession. Dans le sillage de son père, Jennifer Lynch (dont nous parlions comme source possible d’inspiration) se lancera par la suite dans la réalisation avec Boxing Helena (1993), l’histoire d’un médecin persécuté par sa mère qui décide d’amputer sa promise des bras et des jambes afin de la garder près de lui. Une histoire de famille. Le film sera un échec cuisant à tous les niveaux mais ceci est une autre histoire…

ERASERHEAD de DAVID LYNCH

Eraserhead (1977)

Titre : Eraserhead
Titre original : Eraserhead

Réalisé par : David Lynch
Avec : Jack Nance, Charlotte Stewart, Jeanne Bates, Jack Fisk…

Année de sortie : 1977
Durée : 89 minutes

Scénario : David Lynch
Montage : David Lynch
Image : Herbert Cardwell, Frederick Elmes
Musique : Peter Ivers, David Lynch
Décors : David Lynch

Nationalité : États-Unis
Genre : Fantastique
Format : Noir et Blanc – 35 mm – 1.85 :1 – Mono

Synopsis : Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d’un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s’enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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