Dunkerque
4.3TOP 2017

La guerre c’est moche. La peur, l’espoir, la mort qui rôde dans une danse macabre qui balance sur son compte à rebours. La guerre c’est dégeulasse. Elle fait dans la lâcheté, l’héroïsme, l’humain. Au cinéma, la guerre aura été scrutée, analysée, découpée, charcutée dans tous les sens. De l’éthérée au chirurgicale, du bestial au sophistiqué. Plus que tout autre conflit, la seconde guerre mondiale aura été le théâtre des opérations cinématographiques à de si nombreuses reprises que le compteur a explosé. Lui aussi. Mais pour filmer l’évacuation des anglais sur les plages de Dunkerque durant l’opération Dynamo, il fallait avoir un sens inné du spectacle, un budget adéquat (200 millions quand même) et quelque chose de plus à montrer et raconter. Une gageure. En s’attaquant à ce sujet historique sensible, Christopher Nolan ne fait pas le pari du plus simple. Seul à l’écriture, épaulé par Emma Thomas, son épouse productrice, il s’embarque dans un projet dantesque (plus de 200 millions de dollars de budget), osé (peu de dialogues) avec une confiance absolue pour l’art cinématographique et sa puissance narrative. Avec ses références de chevet (Kubrick, Hitchcock et une palanquée de cinéastes du muet tels que D.W. Griffith, F.W. Murnau ou Erich Von Stroheim), Nolan construit un film avant tout porté sur l’émotion brute, pure, une plongée en immersion dans le bruit et la fureur, sans jamais se laisser aller à une représentation de l’horreur gratuite ni facile. Le film décrit l’enfer de la guerre de l’intérieur mais sans choquer dans son illustration. Le réalisateur s’appuie sur un axe narratif fort, l’événement se suffit à lui-même, un survival évident, simple (mais pas simpliste), évident. Une course contre la montre dont on entend périodiquement le tic-tac dans une bande son prodigieuse, portée par la partition inspirée de Hans Zimmer. En s’entourant de techniciens de haut vol (Hoyte van Hoytema à la photo notamment) et en réaffirmant son amour de la pellicule (70 mm et IMAX) appuyée par des effets spéciaux à l’ancienne (il utilisera pour la plupart de vrais navires), Dunkerque en met plein les yeux et les oreilles mais…

… car il y a un mais. Aussi brillant soit le film d’un strict point de vue formel, le souhait de Nolan de vouloir avant tout provoquer des émotions fortes se heurte à une certaine désincarnation de ses héros. Le scénariste Nolan est toutefois malin. S’il sait que son heure quarante de grand huit procurera sa charge d’adrénaline, il sait aussi que le spectateur ne vibre jamais autant que pour des héros avec qui il peut s’identifier ou partager son empathie naturelle. Pour donner de la chair à son récit, il s’emploie alors à déstructurer sa narration autour de trois temporalités superposées. Un schéma assez habituel chez un auteur obsédé par la notion de temps, placée au cœur de son œuvre, comme un carburant permanent de sa vision narrative. Un tour de passe-passe brillamment mené, qui permet aux protagonistes de se rejoindre pour l’évacuation finale en reconstituant le tissu dramatique sans réussir toutefois à totalement humaniser l’ensemble. Christopher Nolan n’a jamais été aussi « sentimental » qu’en travaillant avec son frère Jonathan (Memento, Le Prestige, Interstellar). Et si la froideur (relative) de son style, tant reproché par les anti-Nolan (il y en a) s’était fissuré avec ce dernier film, il faut noter que Dunkerque retrouve la Terre et cet aspect clinique, presque guindée dans sa mise en forme. Nolan est un grand admirateur de Kubrick. Il partage avec lui ce sens du cadre toujours ultra-composé, géométrique et graphique, qui n’en fait jamais trop pour surexposer son propos. Mais ici, il nous manque de la profondeur, un peu de champ.

 

Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant ?

(Rappelle-toi Barbara de Jacques Prévert, 1946)

 

Ces petits errements ne viennent pas d’un casting trié sur le volet avec d’un côté quelques acteurs de renom (Kenneth Brannagh, Tom Hardy, Mark Rylance, Cillian Murphy) et de l’autre une palanquée d’espoirs affirmé (Fionn Whitehead ou même Harry Styles, exfiltré des One Direction). Si Nolan n’élude pas totalement les rapports « peu fraternels » entre les français et les anglais, il n’évite pas non plus les archétypes habituels de ce genre de film (le héros, le lâche, le déserteur), prenant soin, et c’est remarquable, de ne jamais montrer un visage ennemi. Ce dernier reste ainsi impossible à identifier, pouvant surgir de n’importe où. Le cinéaste joue ainsi sur tous les tableaux et avec les éléments (quitte à s’arranger avec la météo) : la terre, l’eau, l’air et le feu forment la quadrature de son cercle échevelé. Cette intelligence formelle évite toute excroissance mythologique à l’événement et donne un profil quasi organique au film et joue sur tous les axes de la peur. Il permet à Christopher Nolan de mettre en œuvre son savoir faire en matière de spectaculaire et d’agencement de suspense. La scène dans la cale du chalutier reste ainsi l’exemple le plus symptomatique de cette mise en abîme de l’enfermement par l’ennemi. De la claustrophobie, même à ciel ouvert. S’il n’évite pas quelques clichés, il a le mérite d’avancer, coûte que coûte, sur fond de débâcle.

Alors oui, les velléités de Dunkerque étaient de proposer du sensationnel dans son acception la plus noble. De plonger dans un « survival » gargantuesque, piqué de détails, de regards vides ou fatigués pour exprimer le dérisoire de toutes guerres, l’absurdité de la situation et l’héroïsme universel (soldats et civils). A l’instar de ses personnages, Christopher Nolan voudrait en dire plus mais semble parfois prisonnier de sa propre position esthétique. Mais son incroyable sens de la mise sous tension psychologique et physique, comme cette séquence finale avec Tom Hardy, à la fois puissante et splendide, lui permet de propulser le film bien au-delà du simple son et lumière. Générique de fin : Dunkerque est à la Ligne Rouge et Voyage au Bout de L’Enfer ce que Gravity est à 2001 Odyssée de l’Espace. Un très grand film de réalisateur mais pas un chef d’œuvre.

DUNKERQUE de CHRISTOPHER NOLAN

Dunkerque - Christopher Nolan (2017)

Titre : Dunkerque
Titre original : Dunkirk

Réalisé par : Christopher Nolan
Avec : Tom Hardy, Mark Rylance, Cillian Murphy, Kenneth Branagh, Fionn Whitehead, Harry Styles…

Année de sortie : 2017
Durée : 106 minutes

Scénario : Christopher Nolan
Montage : Lee Smith
Image : Hoyte van Hoytema
Musique : Hans Zimmer
Décors : Nathan Crowley

Nationalité : États-Unis / Angleterre
Genre : Drame / Guerre
Format : Couleur – 70mm / IMAX

Synopsis : Le récit de la fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?