Domino : La Guerre Silencieuse
2.0Note Finale

Sept années après le mitigé Passion, revoici Brian De Palma, toujours exilé en Europe depuis la débâcle de Mission to Mars (2000) et cette fois-ci carrément paumé au Danemark dans une production abracadabrantesque, coincée entre la France, la Belgique et l’Espagne, fatalement fauchée. Avec ses techniciens payés au lance-pierre, ses acteurs peu à peu désengagés et une déliquescence généralisée, Domino ira malgré tout au bout de son agonie avec le fameux final cut dégoupillé, histoire de carboniser tout instinct de survie. La situation rappellera le marasme vécu par Orson Welles ou, plus récemment, un celui d’un Paul Verhoeven lui aussi obligé de jouer avec des bouts de ficelles une fois le rêve américain devenu cauchemar. Las, qu’importe les comparaisons ! Sur l’écran, rien ne se tient, ou presque. Et qu’il est douloureux d’imaginer Brian De Palma tenter de trouver un équilibre au fil d’un scénario distendu, qui joue de ses obsessions recuites sur fond de terrorisme et d’images morbides.

Pour soutenir tout cela, son génie phagocyté et de trop rares éclats : split screen, profondeur de champ, ralentis, dérèglement du temps nous rappellent qui est derrière la caméra. Mais enveloppée par la partition très eighties de Pino Donaggio, la mise en scène ne parvient jamais à gommer les manques de moyens, ni les trous narratifs qui débobinent son improbable histoire.

Certes, dans cette triste façon de renouer avec ses thématiques, De Palma s’amuse quand le suspense doit se faufiler entre les fissures (la scène de l’ascenseur, la corrida) avec l’impression, larvée depuis plusieurs films, que son cinéma se referme dorénavant sur lui-même, confiné dans l’auto-citation. Domino ressemble alors à la version méta d’une filmographie habitée par la vision désenchantée d’un monde où la caméra serait un symbole d’obscénité, de voyeurisme et de manipulation.

Brian De Palma n’a jamais caché son obsession pour les faux semblants. Elle court depuis son adolescence où il espionnait son père se baladant entre deux aventures extra conjugales. Rien n’y fait. Le film se débat dans le vide. Comme un écho du passé, lâché par un script (signé Petter Skavlan) trop lisse, trop lâche, trop facile. Si le carnage de la montée des marches relève d’un fantasme purement visuel, quasi hystérique, la photographie, les décors, les ambiances low cost saccagent les bonnes intentions et feront abandonner tout spectateur étranger au réalisateur. Car c’est finalement incrusté dans sa filmographie que le film révèle son relief… et en creux, la profonde tristesse d’un cinéaste sincère face à un naufrage inévitable. La direction d’acteurs ne laisse planer aucun doute. Qu’il s’agisse du duo estampillé Game of Thrones (Nikolaj Coster-Waldau et Carice van Houten) ou de Guy Pearce, tout ce petit monde paraît anesthésié. K.O.

Film annoncé à Cannes, mais rapidement mis de côté pour mieux le laisser s’étioler jusque sa sortie directe en VOD, Domino délivre à la finale quelques moments baroques estampillés. Trop peu pour contrarier l’impression embarrassante qu’il dégage et les regrets de ce qu’il aurait pu être. Jouer avec les clichés était l’un des passe-temps favoris d’Alfred Hitchcock, le modèle absolu de Brian De Palma. En les abandonnant gangrener une histoire qui n’en demandait pas tant, le film perd tout espoir d’étincelle. Loin de son retour espéré, le cinéaste n’en finit plus de payer son divorce avec Hollywood. Comme un baroud d’honneur, l’annonce d’un projet inspiré de l’affaire Weinstein, symbole d’une certaine déliquescence totalement raccord avec le cinéaste, devrait remettre en jeu la prophétie qu’il lança lui-même il y a quelques années : « un cinéaste n’est réellement créatif qu’entre trente et soixante ans ». Dur.

ENGLISH VERSION

DOMINO

S

Seven years after the mixed Passion, Brian De Palma is back, still exiled in Europe since the debacle of Mission to Mars (2000) and this time lost in Denmark in an absurd production, stuck between France, Belgium and Spain: fatally broke. With his technicians underpaid, his actors gradually disengaged and a generalized decline, Domino will nevertheless go to the end of his agony with the famous final cut unblocked, in order to charcoal any instinct for survival. The situation will remind us of the stagnation experienced by Orson Welles or, more recently, that of Paul Verhoeven, who was also forced to play with bits of string once the American dream had become a nightmare. Now, no matter what the comparisons are! On the screen, nothing holds, or almost nothing. And that it is painful to imagine Brian De Palma trying to find a balance through a distended scenario, which plays on his obsessions received against a backdrop of terrorism and morbid images.

To support all this, his genius and too few flashes: split screen, depth of field, slowdown, time disruption remind us who is behind the camera. But enveloped by Pino Donaggio‘s very eighties score, the staging never manages to erase the lack of means, nor the narrative holes that unravel its improbable story.

Certainly, in this sad way of reconnecting with its themes, De Palma amuses himself when the suspense has to slip through the cracks (the elevator scene, the finale in the arena) with the impression, which has been developing for several films, that his cinema is now closing in on itself, confined in self-citation. Domino then resembles the meta version of a filmography inhabited by the disenchanted vision of a world where the camera would be a symbol of obscenity, voyeurism and manipulation.

Brian De Palma has never hidden his obsession with false pretenses. She has been running since his teenage years when he was spying on his father, wandering between two extramarital adventures. But nothing works. The film struggles in a vacuum. Like an echo of the past, released by a script (signed Petter Skavlan) too smooth, too loose, too easy. If the carnage of the ascent of the stairs is a purely visual, almost hysterical fantasy, photography, sets, low-cost atmospheres destroy good intentions and make the director abandon any foreign spectator. Because it is finally embedded in his filmography that the film reveals its relief… and in the hollow, the deep sadness of a sincere filmmaker facing an inevitable wrecking. The management of the actors leaves no doubt. Whether it’s the duo branded Game of Thrones (Nikolaj Coster-Waldau and Carice van Houten) or Guy Pearce, everyone seems anesthetized. K.O.

Film announced in Cannes Film Festival, but quickly put aside to better let it fade until its direct release on VOD, Domino delivers some stamped baroque moments. Too little to counteract the embarrassing feeling he gives and the regrets of what he might have been. Playing with clichés was one of Alfred Hitchcock‘s favourite pastimes, Brian De Palma‘s absolute model. By abandoning them to gangrene a story that did not require so much, the film loses all hope of a spark. Far from his expected return, the filmmaker never stops paying for his divorce from Hollywood. Like a question of honour, the announcement of a project inspired by the Weinstein affair, symbol of a certain deliquescence of Hollywood totally connected with the filmmaker, should put into play the prophecy he himself launched a few years ago: “a filmmaker is only really creative between thirty and sixty years old“. Tough.

Domino (2019)

Titre : Domino : la guerre silencieuse
Titre original : Domino

Réalisé par : Brian De Palma
Avec : Nikolaj Coster-Waldau, Carice van Houten, Guy Pearce…

Année de sortie : 2019
Durée : 89 minutes

Scénario : Petter Skavlan
Montage : Bill Pankow
Image : José Luis Alcaine
Musique : Pino Donaggio
Décors : Cornelia Ott

Nationalité : Danemark, France, Espagne, Belgique
Genre : Policier
Format : couleur – 1,85:1

Synopsis : Lors d’une intervention de routine, un policier assiste impuissant à l’agression de son co-équipier. Son enquête pour retrouver le coupable va l’amener à parcourir l’Europe pour retrouver la trace d’un mystérieux terroriste qui entretient des relations ambiguës avec la CIA. Dans l’ombre des démocraties, une guerre silencieuse fait rage…

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A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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