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Autant en Emporte le Vent
5.0Chef-d'œuvre

Avec Autant En Emporte Le Vent (Gone With the Wind), on touche à l’intouchable. Un trésor de guerre. Au plus gros succès du septième art. Au sixième meilleur film américain selon le très vénérable classement de l’AFI (American Film Institute) ! Bref, plus qu’une légende, ce film est une institution. Mais avant toute chose, précisons que nous avons également affaire à un véritable mastodonte. Le film est l’adaptation du roman éponyme signé Margaret Mitchell (le seul publié de son vivant), vendu à 28 millions d’exemplaires et récipiendaire d’un National Book Award et du Prix Pulitzer. Phénomène de société de 1500 pages, plusieurs studios furent approchés avant même sa parution (dont la MGM, la RKO et Warner Bros). Sans succès. Trop long. Trop compliqué. Après un premier refus, David O. Selznick achètera finalement les droits pour la somme de 50.000 dollars. Nous sommes en 1936. Après deux années de pré-production, six mois de tournage qui épuiseront trois réalisateurs, un budget faramineux (à l’époque) de quatre millions de dollars, le (très) long métrage taillé sur 3h58 de romance épique déboule enfin sur les écrans le 15 décembre 1939 à Atlanta, ville où se déroule précisément l’action. Il connaîtra sept sorties distinctes. Le film rapportera pas moins de 390 millions de dollars avec 10 oscars à la clé : « Bigger than life ». Tournis.

Alors oui, que peut-on écrire d’original sur cette œuvre foisonnante analysée de toutes parts et considérées, à tort ou à raison, comme la plus grande romance du septième art ? Une véritable borne artistique. Un témoignage historique fascinant. Au-delà des anecdotes (l’ultime réplique « Frankly, my dear, I don’t give a damn » élue la plus culte du cinéma américain), le film relève du fascinant. D’abords parce que tout était fait pour engloutir le projet : sa dimension, le roman fleuve d’origine et les sympathies sudistes de l’auteur loin d’être universellement partagées. Trois scénaristes s’échineront sur l’adaptation quand seul Sidney Howard en sera crédité. Le casting qui, après avoir essuyé le refus de Gary Cooper (clairvoyant, ce dernier estimant que le film serait le plus grand flop de l’histoire), dégotera un Clark Gable réclamé par le public pour en faire un Rhett Butler évident. Côté féminin, toutes les grandes comédiennes de l’époque se présenteront sans succès pour interpréter la confuse Scarlett O’Hara. Seule Paulette Goddard tiendra la corde mais sa relation avec Charlie Chaplin (ils se sont mariés secrètement) la desservira finalement aux yeux de Selznick. Le tournage commencera donc sans son héroïne et c’est lors de la scène de l’incendie d’Atlanta que le frangin de Selznick présentera l’improbable comédienne anglaise Vivien Leigh. Bingo ! Après le précédent Paulette Goddard, elle cachera évidemment sa relation avec Laurence Olivier pour jouer le rôle le plus convoité d’Hollywood. Ajoutons à ce feuilleton l’éviction rapide de George Cukor, associé au projet depuis ses débuts, après trois semaines de travail seulement. Conflits avec la star Gable, désaccords du cinéaste sur le script, décision unilatérale de Selznick ? La vértiable raison reste floue. Toujours est-il que le futur réalisateur de My Fair Lady sera remplacé par Victor Fleming qui vient tout juste de terminer Le Magicien d’Oz… sur lequel Cukor avait effectué une petite semaine d’interim après le renvoi de Richard Thorpe (décidémment). Ouf ! Enfin, Sam Wood, ancien assistant de Cecil B. de Mille et réalisateur talentueux (Goodbye Mr. Chips, Une Nuit à l’Opéra) remplacera à son tour un Victor Fleming épuisé pendant trois semaines. Chaotique ? Attendez ! Le directeur photo Lee Garmes sera également viré au bout de trois mois (son image est considérée trop sombre) sans être crédité pour autant. Classe…

Mais foin de petites histoires, nous pourrions y passer la journée, la soirée et même la nuit. Et pas une nuit à la française, mais de celles qui sévissent en Antartique. Une nuit bien longue, bien dense. C’est donc sur fond de guerre de cessession (le match Yankee vs Confédérés) que l’histoire un tantinet nostalgique (pour rester poli) d’Autant En Emporte Le Vent se développe sur quatre chapitres. Le choix du Technicolor lui offre un cachet flamboyant et permet une somptueuse mise en scène des tumultes de la guerre, des tragédies familiales mais également des tourments intérieurs. Dominantes tour à tour vertes (fertilité), rouges (feu, destruction), marrons (désespoir) avant de plonger dans le noir (mort), la chromatie ne va clairement pas vers le chatoyant psychédélique. De l’art de raconter une histoire avec la couleur. Le procédé est classique mais diablement efficace, tout comme l’image de l’arbre planté par l’héroïne qui symbolisera périodiquement ses angoisses et le temps qui passe. Exemple jusqu’au boutiste du film de producteur (Selznick est aujourd’hui considéré comme l’auteur du film, plus encore que Fleming), le grandiose cotoie le grandiloquent sur fond de romantisme échevelé. Pour suivre cette petite effrontée de Scarlett O’Hara, qui fait fi des conventions sudistes de l’époque, l’image frôle la perfection. Un rendu à la fois spectaculaire qui en met plein les mirettes sans oublier le fond. Un fond problématique à gérer par ailleurs tant les convictions rétrogrades de Margaret Mitchell (pour qui les blancs et les noirs étaient biens à leur place… c’était le bon temps ma p’tite dame, hein) pouvaient apparaître réactionaires et sujetes à de nombreux échanges compliqués avec un Hollywood déjà très hypocrite sur les sujets progressistes de la société. Le film opte ainsi pour une position grisâtre, assis entre deux chaises et parvient intelligemment à ne pas se faire engloutir par le racisme larvé et soit disant acceptable de l’œuvre originale. En préférant jouer sur des personnages enclins à lutter contre les images d’épinales, le film évite les débats. Hattie McDaniel, interprète de Mammy, la nourrice de Scarlett, sera même la première comédienne de couleur à recevoir un Oscar. Une distinction largement méritée par ailleurs qui ne l’empêchera pas d’être accusée du syndrome de l’« oncle Tom » par certaines associations. Il faut avouer que le film peut pêcher par excès de stéréotypes, tant sur la vie dans le Sud (le KKK et le reste) que sur la Guerre Civile. A tel point qu’il fut comparé à Naissance d’une Nation (D.W. Griffith, 1915) dans cette faculté à réinventer l’histoire en lissant les faits autant que possible. Cela dit, Selznick sera encore plus malin sur sa gestion du fameux Code Hays qui faisait trembler le tout Hollywood et qui permit à Alfred Hitchcock d’inventer nombre de stratagèmes pour explorer ses fantasmes latents sous couvert de métaphores visuelles inovantes. En faisant amender le fameux code, il obtiendra un satisfecit définitif que ce soit sur la réplique finale comme sur le « viol » marital qui combine alccol, romance et qui nous montre une Scarlett positivement « transformée » au réveil. Glauque.

Ajoutons au tableau des effets spéciaux jamais vus (le grand incendie de Chicago, impressionnant), des décors grandioses, des scènes de guerre éboutiffantes, du sang, des larmes, l’horreur indicible (viol, meurtre, ruine matérielle et morale, accident mortel, abandon), les désillusions… la folie des hommes immortalisée par la dictature d’un producteur démiurge. La mise en scène s’inspire par moment de l’expressionnisme allemand (Fritz Lang, Murnau) et joue de l’immensité des espaces, sur un jeu de lumières métaphysiques (les escaliers qui plongent dans l’obscurité avant la que Rhett Butler violente Scarlett), n’hésitant pas à confronter l’immensité des panoramiques aux gros plans des visages. L’harmonie prédomine. Tout comme dans sa musique. Alors que Selznick voulait au départ des adaptations de morceaux classiques, Max Steiner (King Kong, The Informer, La Prisonnière du Désert) l’en dissuada malgré la douzaine de BO qu’il composera cette année là. En trois mois seulement, et à raison de 20 heures (parfois) de travail par jour, sous amphétamine (Benzedrine pour les amateurs), il livrera une partition finalisée autour de 16 thèmes et 300 mouvements ! S’il n’obtiendra pas l’oscar (Herbert Stothart et son magnifique travail pour Le Magicien d’Oz repartira avec le trophée), son travail est aujourd’hui classé par l’AFI en deuxième position des bandes originales, devancé par un certain John Williams pour Star Wars.

Au bout du compte, Vivien Leigh (époustouflante) et Clark Gable forment un couple magnifique aux destins brisés. De ces histoires qui ne peuvent finir bien. Déchirantes. Tourmentées. Tragiques. Ni salut, ni paix, ni finitude à l’horizon. C’est à un véritable feu d’artifice que nous assistons. Quelque chose d’énorme, peut-être trop. Une véritable saga gorgée d’émotions brutes qui vacille à chaque instant, menaçant de plonger dans l’excès, le débordement, le kitsh écoeurant. Pourtant, la magie d’Autant en Emporte le Vent et pourquoi il fascine toujours autant aujourd’hui tient dans cet incroyable momentum durant lequel il fût pensé, construit, assemblé avec tous les ingrédients nécessaires pour toucher les spectateurs et offrir ce qui reste l’un des films les plus emblématiques du baroque flamboyant hollywoodien. Si la critique ne fut pas unanime à sa sortie, le film se voit aujourd’hui certie de sa propre mythologie et malgré une morale que d’aucun pourront trouver abjecte, sinon grandement discutable, gageons qu’il n’a pas fini de conquérir les cœurs.

En aparté, qu’une suite ait pu être imaginé (la mini série Scarlett, 1994) tient aussi de la gageure et, surtout, du mercantilmle anecdotique et dérisoire. Mais ceci est autre histoire…

AUTANT EN EMPORTE LE VENT de VICTOR FEMING

Autant en Emporte le Vent (1939)

Titre : Autant en Emporte le Vent
Titre original : Gone With the Wind

Réalisé par : Victor Fleming, George Cukor, Sam Wood
Avec : Vivien Leigh, Clark Gable, Leslie Howard, Olivia de Havilland…

Année de sortie : 1939
Durée : 238 minutes

Scénario : Sidney Howard, d’après l’œuvre de Margaret Mitchell
Montage : Hal C. Kern, James Newcom
Image : Ernest Haller, Ray Rennahan ; Wilfred M. Cline (associé, Technicolor), Lee Garmes (non crédité)
Musique : Max Steiner
Décors : Lyle Wheeler

Nationalité : États-Unis
Genre : Drame
Format : 35 mm Couleurs Technicolor ( procédé tri-chrome ) – ratio : 1,37:1 – Mono –

Synopsis : En Georgie, en 1861, Scarlett O’Hara est une jeune femme fière et volontaire de la haute société sudiste. Courtisée par tous les bons partis du pays, elle n’a d’yeux que pour Ashley Wilkes malgré ses fiançailles avec sa douce et timide cousine, Melanie Hamilton. Scarlett est pourtant bien décidée à le faire changer d’avis, mais à la réception des Douze Chênes c’est du cynique Rhett Butler qu’elle retient l’attention…

 

A propos de l'auteur

Fondateur du site AmarokProg en 2003. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. Passionné de cinéma(s) et de musique(s), ce qui devrait surprendre toute la communauté, mézigue met à profit ces petites lubies dans son cadre professionnel ce qui ne manque ni de sel, ni de poivre d'ailleurs (tout comme ses cheveux diront les moins obséquieux). What else?

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