Bruce Dickinson – What Does That Button Do
Le Trianon – Paris
14 février 2020

Ce n’est pas la sacro-sainte tradition de la Saint Valentin qui allait s’interposer entre moi et le Trianon à l’heure de l’unique prestation française d’un Bruce Dickinson se livrant à un exercice complètement nouveau pour lui : deux heures de « stand-up ».

Bruce Dickinson est d’abord et avant toute chose le chanteur historique du groupe Iron Maiden, fer de lance du renouveau du mouvement heavy metal anglais dans les années 80. Succédant au rageur Paul Di’anno en 1981, il a largement permis au groupe d’élargir son horizon musical et d’accroître sa renommée grâce à des performances vocales très étendues (lui valant le surnom de « air raid siren »), des qualités de « front man » hors pair et un sens de l’écriture affirmé – tant sur le plan des paroles que celui de la musique. Quelques 100 millions d’albums vendus plus tard on peut sans conteste affirmer qu’il a apporté sa pierre à l’édifice de la Vierge de Fer.

Mais résumer Bruce Dickinson à Iron Maiden reviendrait à occulter toutes ses autres passions qui sont autant de facettes différentes de sa riche personnalité. Pilote de ligne pour la compagnie britannique Astraeus il a également créé sa propre société en 2012, Cardiff Aviation. Du cockpit aux compétitions internationales, escrimeur professionnel de renom, il a participé à plusieurs championnats avec l’équipe anglaise. De l’épée à la plume il a publié trois livres (deux romans et une autobiographie) et écrit le scénario du film de Julian Doyle sur Aleister Crowley. À noter également l’émission musicale (Friday Rock Show) animée sur la BBC pendant près d’une décennie. Enfin, ses escapades solo en dehors d’Iron Maiden ont certes confirmé son goût pour le Heavy Metal mais ont également révélé d’autres sensibilités musicales. On se souviendra notamment de « Change of Heart » ou « Tears of the dragon » sur le surprenant album « Balls to Picasso ».

C’est a priori le succès rencontré par la publication en 2017 de son autobiographie  « What does this button do » et la promotion de celle-ci qui ont conduit Bruce à envisager la création d’un spectacle à part entière. Seul sur scène, armé d’un pointeur et ne s’appuyant que sur quelques photos judicieusement choisies sur grand écran, il prend le pari risqué de nous tenir en haleine pendant deux heures pleines avec un humour décalé typiquement anglais (caractérisé par ce parti-pris constant de l’auto-dérision) et nous convie à revenir au travers de quelques tranches de vie délicieusement choisies sur un intense parcours de 60 années. Pari magistralement réussi !

Le spectacle, loin d’être une simple redite du livre, repose sur un enchaînement d’anecdotes, dont certaines nouvelles, toutes merveilleusement relatées avec le ton et la gestuelle appropriés rappelant si besoin était que Bruce est dans son élément sur scène. En guise d’introduction il porte un regard amusé de « pro-Brexiter» notoire sur la situation en France, s’excusant  en français (ses seuls mots dans notre langue de la soirée)  « de ne pas porter de gilet jaune et de ne pas être en grève ». Rentrant dans le vif du sujet, il nous dépeint longuement de manière burlesque son expérience du système éducatif privé en Angleterre jusqu’à cette scène mémorable où le professeur de musique indique que le jeune Dickinson n’est pas apte au chant ». La lettre de renvoi de ce même établissement vaut également le détour, professant que l’incapacité de Bruce à tenir sa langue lui sera toujours fatale – lui dont le succès artistique s’est essentiellement articulé autour d’un micro.

Il nous emmène ensuite sur les bancs de l’université avec notamment Speed, groupe de comédie heavy-metal, « la seule solution pour décrocher des concerts de heavy metal dans les pubs en 1978-79» à l’heure de l’implosion du mouvement punk en Angleterre. S’ensuit sa rencontre avec le groupe SAMSON qui lui permit d’avoir un premier contrat, de graver quelques albums, de goûter à tous les excès, de traverser le Royaume-Uni en long et en large (dont une tournée écossaise mémorable « à bord d’une voiture volée avec une oie géante en plastique sur le toit ») et d’accumuler une certaine expérience se targuant  « d’avoir fait en deux ans toutes les erreurs qu’il est possible de faire dans ce milieu ».

Repéré par Steve Harris, le bassiste fondateur d’Iron Maiden, il rejoint le groupe après le fameux festival de Reading (où Samson partage alors l’affiche avec Maiden) puis contribue avec l’étendue de sa tessiture à faire passer le groupe du statut d’espoir à celui de leader incontesté du mouvement Heavy Metal. Le public ne s’y trompe pas puisque The Number of the Beast, son premier album enregistré en 1982 avec le groupe demeure à ce jour l’une des plus grosses ventes d’Iron Maiden (plus de 5 millions d’albums). Bruce nous raconte comment l’acteur Vincent Price avait été pressenti pour prêter sa voix au texte d’introduction de la composition « The Number of Beast » mais qu’il aurait été répondu au groupe par l’agent de l’acteur que « Mr Vincent Price ne prend pas le combiné à moins de 10,000 dollars ». Le groupe finira par utiliser la voix d’un animateur de la BBC (au timbre très similaire à celui de Price)  avec l’effet remarquable que l’on connait et ce, seulement, pour quelques centaines de livres sterling. Les années Maiden lui permettent également d’évoquer quelques grandes émotions comme leur tournée derrière le rideau de fer en 1984 (une première à l’époque, immortalisée par le documentaire « Behind the iron curtain ») ou leur participation à la toute première édition du gigantesque festival ROCK IN RIO (1985), très certainement le plus grand concert au monde à ce jour (s’il est difficile d’évaluer le nombre de personnes présentes ce soir-là Bruce évoque un chiffre « allant de 300 000 à 500 000 personnes et … plus de 150 millions de personnes derrière leurs écrans de télévision »).

Bruce revient également sur ces dernières années et notamment  sa lutte contre son cancer de la gorge. Symboliquement il avait décidé de se laisser pousser une barbe disgracieuse « afin qu’aucun cancer qui se respecte n’accepte de rester dans un corps affligé d’une telle barbe et qu’il finisse par s’enfuir, horrifié» !

Ce stand up est aussi l’occasion de découvrir le don remarquable de Bruce pour l’imitation. Ainsi, parmi les personnages clés imités qui émaillent le show, défilent tour à tour la reine d’Angleterre, réellement rencontrée lors d’une soirée people à Buckingham Palace, et à laquelle Bruce tente d’expliquer ce qu’est le « Heavy Metal », l’imposant manager Rod Smallwood pourtant terrifié à l’idée d’appeler le fantasque Patrick Mc Goohan pour lui demander l’autorisation d’utiliser la BO du générique du Prisonnier en ouverture du morceau « The Prisoner » ou encore le gouailleur Nicko McBrain, batteur d’Iron Maiden, avec lequel Bruce bataille pour tenter de lui faire comprendre à quel moment changer de rythme sur un morceau, nous expliquant avec beaucoup d’humour «  ce qui se passe dans la tête des batteurs »  et finit par appeler Steve Harris à la rescousse en concluant « voilà pourquoi Dieu a inventé les bassistes ! ».

Au terme de 2 heures de one man show nous sommes conviés l’espace d’un entracte à soumettre des questions à Bruce. Lors de la session de questions-réponses qui s’ensuit Bruce nous confirme entre autres que Maiden n’a absolument pas l’intention de prendre sa retraite pour l’heure (d’ailleurs les rumeurs se précisent quant à l’enregistrement d’un successeur à « Book of Souls » à Paris ) et que, à défaut de jouer un jour sur scène les 18 minutes du surprenant « Empire of the clouds », le groupe rejouera très certainement sur scène l’épique composition « Alexander the Great » morceau tant et tant réclamé par les fans. Il nous confirme également avoir d’autres projets pour sa carrière solo .

Pour finir cette soirée mémorable Bruce nous gratifie de quelques vocalises a cappella (notamment une partie de « Revelations ») avant de nous quitter sous les applaudissements d’un public conquis par ce conteur hors pair. Un talent hors normes. En un mot comme en cent, BRAVO, Monsieur Dickinson.

Rendez-vous le 11 juillet à Paris La Défense Arena pour un show exceptionnel d’ Iron Maiden qui viendra clôturer leur tournée Legacy of the Beast.

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A propos de l'auteur

C’est la découverte de la pochette de l’album « Killers » en 1981, ce rictus grimaçant dans les rues mal éclairées de l’East end londonien, œuvre de Derek Riggs, dessinateur attitré de la Vierge de Fer, qui fut à l’origine de mon parcours musical. Il me faudra toutefois attendre l’acquisition du single « Flight Of Icarus » en 1983 pour enfin découvrir la proposition musicale derrière l’illustration visuelle. C’est dans doute pour cela, qu’au-delà d’une passion pour un style musical, j’ai développé un goût prononcé pour l’iconographie et par extension, pour le soin apporté à présenter un album comme une œuvre globale. Un visuel, une musique, une narration – une parfaite invitation à des voyages immobiles fascinants. Du Heavy Metal au hard-rock plus globalement (dans toutes ses infinies composantes), en passant entre autres par le rock progressif, le jazz-rock, le trio-jazz, l’électro, le classique et sans oublier une certaine chanson française avec en premier lieu le grand Léo Ferré, poète post-moderne avant l’heure. De l’amour des mots est née une passion pour la littérature, des classiques contemporains (Montherlant, Gracq, Aragon) à l’anticipation (Serge Brussolo, l’auteur fétiche de mes nuits blanches avec sa contribution inestimable à la collection Fleuve Noir). Enfin, de la littérature au cinéma avec le plaisir à chaque fois renouvelé d’aller aux festivals de Gerardmer et Deauville chaque année. A l’heure de proposer ici quelques critiques d’albums ou autres, je garde à l’esprit la phrase de Prévert à Carné au sujet du film « Les Portes de la Nuit », « J’en ai marre de bosser dix mois sur un scenario pour me faire engueuler en dix lignes par un con de critique ». Tout est dit.

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